PATMOS

1.

Cet article dont le contenu doit beaucoup à

 David Gullentops lui est dédié en espérant apporter

 quelques ruisselets supplémentaires à l'eau de son moulin.

 couverture du manuscrit

L'Apocalypse selon Jean (Cocteau)

(lecture par colonne)

 

PATMOS

 

(texte inédit de Jean Cocteau, adapté pour la musique par Yves Claoué, relevé par David Gullentops -d'après la bande INA de la création en la Chapelle de Versailles le 3 mai 1962, pour l'ouvrage collectif Jean Cocteau Textes et Musique publié sous la direction de Malou Haine)

 

CHOEUR

Patmos! Patmos!

 

RECITANT

Jean décida de voyager

Jusqu'où les sauvages vous mangent

Mais dans l'île où vivent les anges

C'est un livre qu'il a mangé.

 

CHOEUR

Patmos! Patmos!

 

RECITANT

Jean faisait semblant de vivre

Un livre enroulé dans son coeur

Jean a mangé le livre

Où les vaincus sont les vainqueurs.

 

Un et un deux. Deux et un trois

Voici des nombres la recette

Un et un deux. Quatre et trois sept

Croyez-vous aux nombres?

 

CHOEUR

J'y crois.

 

RECITANT

Les nombres, le nombre, les nombres.

 

CHOEUR

Les ombres, les nombres, les ombres, les nombres

 

Un et un deux. Deux et un trois

Voici des nombres la recette

Un et un deux. Quatre et trois sept

Les ombres, les ombres.

 

CHANTEUR (baryton-basse)

Voici que vint le chiffre 7.

 

CHOEUR

Le chiffre 7.

 

CHANTEUR (baryton-basse)

Il a marié le mystère

Avec le chiffre de la terre

Marié le quatre et le trois

Et ceux qui voulurent les guerres

Meurent sous le signe des rois

Qui croyaient honorer la terre.

 

CANTATRICE

Je suis l'alpha et l'oméga

L'avenir et le naguère

Qui sont et qui ne sont pas.

 

RECITANT

Quelle est la marche du mystère?

 

CHOEUR

Il marche immobile à grands pas.

 

RECITANT

Voilà le secret du mystère

Rien ne sera. Rien n'a été.

 

CHOEUR

Eternité, éternité

Rien ne sera, rien n'a été.

Eternité, éternité

 

RECITANT

Et l'homme crut que son temps était le temps

Que l'espace était son espace

Alors qu'il n'y avait ni espace ni temps

Mais seulement l'homme qui passe.

 

CHOEUR

Satan, Satan, Satan, Satan.

 

CHANTEUR (baryton)

Infirme, aveugle, sourd

Voilà le chiffre quatre

Aveugle, sourd et lourd

Ce chiffre aime à combattre

Les archers de la tour.

 

CHOEUR

Amour, amour, amour, amour.

 

CHANTEUR (basse)

Hommes amoureux de désastres

Vous vous croyez les seuls vivants

Et vous crachez contre le vent

Et vous luttez contre les astres.

 

RECITANT

Il n'y a pas d'après, il n'y a pas d'avant.

 

CANTATRICE

Je suis le solide et le vide

Et vos grands princes renégats

Ne me creusent pas une ride

Je suis l'alpha et l'oméga.

Je ne finis, je ne commence

Je suis l'espace et le temps

Le temps et le silence.

 

CHOEUR

Alleluia, alleluia, alleluia

 

CANTATRICE

Mes chiffres en sont pas les vôtres

Je suis un et je suis les autres

Je suis l'un et l'autre côté

Vos morts sont mon éternité

Je suis le temps et l'espace

Je reste immobile et tout passe

Mon essence est l'éternité

Et le mystère de la grâce

M'ajoute ce qui m'est ôté

A quoi me sert la connaissance

Je n'existe pas si je pense.

 

RECITANT

     Et ceux des planètes de l'atome nous prenaient pour l'immensité et l'homme  croyait que des choses étaient grandes et d'autres petites et que les soleils et les terres grouillaient à l'infini.

     Et les hommes adorèrent le chiffre. Ils ne savaient plus lire ni écrire. Et les hommes ne surent plus lire ni écrire. Et il y eut une langue nouvelle qui ne signifiait pas. Mais les uns la parlèrent mieux que les autres, et les uns haïrent les autres parce qu'ils la parlaient mieux. Et ils en firent une nouvelle langue signifiante pour l'insulte et pour le trafic.

 

CHOEUR

Le zéro a craché les chiffres

Autour de l'étoile des rois

Le un, le deux, le deux, le trois

Le zéro a craché les chiffres

 

CHANTEUR (ténor)

J'aime à piller. J'aime à me battre.

J'aime le crime et le vol.

Mes pattes au nombre de quatre

S'enracinent dans le sol.

Je suis le quatre quatre quatre

Je suis la police et les lois

Et je hais le chiffre trois

Sans lequel je ne peux rien être.

Le chiffre trois est mon maître

Je tuerai le chiffre trois.

 

CHANTEUR (baryton)

Je suis le un

 

CHANTEUR (baryton-basse)

Je suis le deux

 

CHANTEUR (basse)

Je suis le trois

 

CHANTEUR (baryton-basse)

Je suis le un qui surveille

 

LES TROIS CHANTEURS

Je suis l'alpha et l'oméga

Je suis la forme et la couleur

Je suis la fleur et l'abeille

Je suis l'abeille et la fleur.

Je suis la cruelle et la blonde

Je m'épouse et je me féconde

Et je suis le sel des pleurs.

 

CHANTEUR (ténor)

Mes quatre pieds sont sur la terre

Je suis la haine du mystère

Je sais mentir et me taire

Mais j'exige ce qui m'est dû.

 

RECITANT

A jambes de pendu que veut dire la terre?

La mandragore doit se taire

Charmante fille des pendus.

 

CANTATRICE

Mon corps d'hydre a plusieurs têtes

Je suis la plante et je suis la bête

Je suis le choc

je suis le bloc

 

CHOEUR

L'ange est le choc

Il est le bloc

 

CANTATRICE

Je suis la source et le roc

 

CHOEUR

L'ange est le roc

Il est le choc

L'ange est le choc

Il est le bloc

L'ange est le choc

 

CANTATRICE

Ma queue est celle des comètes

Je suis le sillon et le roc

Je ne suis que ce que vous êtes.

 

CHOEUR

L'ange est le bloc

Il est le choc

L'angle est le bloc

Il est le choc

Choc bloc choc bloc

 

CANTATRICE

Je ne suis que ce que vous êtes

Et ce qui vous commence et ce qui vous arrête

Je suis les plantes et les bêtes

Le poète dont on se moque

je suis l'oracle du poète

Je suis le sommeil des époques.

 

CHOEUR

Eternité, éternité

Je suis l'éternité.

 

CANTATRICE

Du haut mal et de la peste

L'homme arrive à se guérir

Heureusement qu'il lui reste

D'autres façons de mourir.

 

CHOEUR

Adieu adieu joli soldat

Adieu adieu bien aimées

Adieu joli soldat

Adieu

Voici que partent les armées

Et les grades et la croix

Voici que partent les armées

Et l'honneur de pourrir

Pour que votre nom s'inscrive en fumée

Dans ce que l'on croyait être l'avenir

Adieu adieu joli soldat

Adieu adieu bien aimées

Adieu joli soldat, adieu joli soldat

Prends ton fusil prends ton bardat

Pour inscrire ton nom en lettres de fumée

Adieu joli soldat

Adieu bien aimées.

Où ton sort se trouvait écrit

Adieu adieu joli conscrit

 

CHOEUR

Rêvez d'eux et pensez à elles

Ils étaient tous jeunes et beaux

Du palais de la mort voilà les sentinelles

Beaux corps adorés des corbeaux.

 

CANTATRICE

Que sais-tu de la vérité

Rose rouge de poubelles

Que sais-tu d'elle, homme qui bouges

Homme si fier de ton sang rouge

je garde le secret de mon éternité.

 

2.

CHOEUR

Soldat mets vite une rose

A ton chapeau

Et que l'amour s'il l'ose

Vienne tatouer un nom sur ta peau.

 

RECITANT

     Sept fois les anges avec leurs robes de vacarme de foudre et d'arc-en-ciel, sept fois les anges qui ont un souffle, sept fois les anges avec leurs traînes de  cataclysme ont balayé la terre, exterminé l'homme et basculé l'axe des pôles.

     Et l'un de ces anges s'appelait Pallas ou Typhon. Il changeait de sexe. Il était semblable à une grande sauterelle verte et les hommes crurent le mettre en cage mais c'était son double d'ivoire et d'or et sa cage était détruite et sur la crête de l'Olympe j'ai vu surgir des nuages qui étaient des dieux. Ils crièrent sept fois Patmos et disparurent.

     

CHOEUR

Patmos, Patmos, Patmos.

 

CHANTEUR (basse)

     Et sur la crête des montagnes de Grèce surgirent des nuages à figure d'homme et de femme qui étaient les dieux. Et du crâne fendu de Zeus jaillit une chose verte qui était sa fille Athéna, sauterelle de l'été grec. Et tous prirent la parole. Ils ne disaient que ce mot.

 

CHOEUR

Parmos, Patmos, Patmos.

 

CHANTEUR (baryton)

     Son vrai nom était Pallas ou Typhon. Par elle vinrent à midi les ténèbres. Et dans la plaine d'Argolide les palais des tyrans d'Argos devinrent poussière. 

     Les cieux se déroulèrent comme un livre. Alors les hommes connurent la peur. Et cette peur devint haine et les tourna les uns contre les autres.  Et la peur et la haine prirent naissance le jour des funérailles du roi Achaz. Et bien plus tard les hommes durent mettre en cage la grande vierge d'ivoire et d'or.

 

CHOEUR

     Le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Lion, la Vierge, la Balance, le Scorpion, le Capricorne, la Grande ourse chavirent.

     L'axe des pôles s'oriente vers l'étoile polaire et l'homme connut la peur.

CANTATRICE

Sur ton chapeau de demoiselle

S'enroulait le papier d'une aile

 

LES CINQ CHANTEURS

Les anges auront l'air farouche

Ils seront d'or, d'onde et d'air

Et les trompettes dans leur bouche

Seront pareilles à l'éclair.

 

Anges hérissés de trompettes

Paraissez comme il est écrit 

Et prouvez-nous ce que vous êtes

Par un souffle en forme de cri.

 

Détruisez ceux qui nous détruisent

Instruisez ceux qui nous instruisent

Brisez ceux qui nous brisent

Criez votre cri.

 

RECITANT

     Et quatre anges, debout aux points cardinaux, tendaient les vents comme des  linges, et on voyait leurs ombres à travers les linges, et ils criaient: Ne faites de mal à personne jusqu'à ce que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu.

     Et les sept anges qui avaient les sept trompettes se préparèrent à en sonner.

 

CHOEUR

     Et il y eut une grêle de pierres de feu, de naphte et de bitume. Et il y eut une grêle de pierres de feu.

     Et quelque chose comme une grande montagne tomba dans la mer, et la mer devint du sang, et les vaisseaux s'engloutirent.

     Et il tomba des profondeurs de l'abîme une grande étoile qui s'appelait Absinthe, et les eaux devinrent troubles.

     La nuit se fixa d'un côté, le soleil de l'autre côté. Chacun à un bout de table et ils devinrent redoutables à force d'immobilité.

     Et la clé de l'abîme ouvrit l'abîme, et de l'abîme sortirent des sauterelles. Ces sauterelles se cabraient comme des chevaux de combat et portaient des couronnes d'or. Leurs visages étaient pareils aux visages des femmes -aux visage des hommes- leurs cheveux étaient des cheveux de femmes et leurs dents des dents de lion. Elles avaient des cuirasses de fer et le vacarme de leurs ailes étaient celui des cymbales. Et leurs queues de scorpions avaient le pouvoir mortel de punir les hommes. Et le roi était l'ange de l'abîme, nommé Abaddon.

     Il criait : Délie les quatre anges qui sont liés sur l'Euphrate. Et les quatre anges furent déliés afin qu'ils tuassent le tiers des hommes. Les cavaliers de leur troupe étaient des myriades de myriades. Ils étaient cuirassés d'hyacinthe et de soufre. Les têtes des chevaux étaient des têtes de lion et crachaient du feu.

     Et le temple s'ouvrit en deux et l'arche était dans le temple et un grand signe apparut dans le ciel. Les pieds sur la lune et une couronne de douze étoiles sur son chef, nous vîmes une femmes. Elle était enceinte et elle criait dans les douleurs de l'enfantement.

 

CANTATRICE

Vous aurez un fils sans mari.

 

CHANTEUR (ténor)

Un serpent qui se mord la queue

Et voilà le chiffre zéro

Et cette grande gueule bleue

Empeste la terre et les eaux.

 

CHOEUR

C'est bon, c'est bon.

 

CHANTEUR (basse)

Hommes, méfiez-vous des nombres

Car il est des nombres menteurs

C'est pourquoi votre bateau sombre

Escorté de poissons chanteurs.

 

CHANTEUR (ténor)

Le feu du ciel brûle dans l'eau

Et voilà cette gueule bleue

Et voilà le chiffre zéro

Le serpent qui se mord la queue.

 

CHOEUR

Zéro, zéro, zéro

 

LES TROIS CHANTEURS

Voilà le cercle qui se mord

Voilà le chiffre des mensonges

Son sommeil invente les songes

Qui nous attirent dans la mort.

 

Chanteur (baryton)

Et le zéro voulut dévorer l'enfant mâle

La mère aux ailes d'aigle échappe à don courroux

Et voici le cheval pâle

Après le cheval noir, après le cheval roux

Des cavaliers montaient ces bêtes

Et ces bêtes avaient des têtes

Aux sauterelles ressemblaient.

 

CHOEUR

Des cavaliers montaient ces bêtes

Et ces bêtes avaient des têtes

Aux sauterelles ressemblaient

Après le cheval rouge, après le cheval rouge.

Après le cheval blanc.

 

CANTATRICE

Les chevaux, les lions, les léopards, les aigles

Et les anges debout, un glaive entre les dents

Formeront un cyclone et ruineront vos règles

Vous piétinant et vous mordant

Flétrissant les blés, flétrissant les seigles

 

Vos centaines de milliers d'ans

Ne sont pour eux qu'une seconde

Et dans le fruit de votre monde

On voit la marque de leurs dents.

 

D'autres cycles viendront pour achever la somme

Et la terre enfin morte à l'exemple des hommes

Sera morte éternellement.

 

D'autres terres naîtront qui se croiront les seules

Le zéro vomira des chiffres par sa gueule

Et les âmes pour fuir se jetteront dedans.

 

RECITANT

     L'homme a-t-il oublié les sept messages des sept anges? L'homme a-t-il oublié que sept anges jouèrent de la trompette et que leur souffle donnait sa forme aux trompettes, et que cette forme était celle d'un cri?

     L'homme a-t-il oublié que trois cavaliers apparurent? Le premier sur un cheval noir. Le deuxième sur un cheval rouge. Le troisième sur un cheval pâle. Il s'appelait la mort.

     Et les comètes devinrent planètes. Vénus et sa traîne dangereuse ne balaya plus notre monde mais elle régna dans une grande solitude royale, distante de nous.

 

 

CANTATRICE

Dans mon sang vos mondes gravitent

Et mon corps est votre âme et mon âme est votre air

Je suis les choses tues et les choses écrites

Et je suis le sel de la mer.

 

Tous vos calculs sont faux. Votre recherche est vaine

Et mon secret qui consiste à ne pas être là

Ne sortira jamais de votre bouche d'ombre

Je suis les chiffres et les nombres

Je suis l'alpha et l'oméga.

 

RECITANT

     L'homme a-t-il donc oublié la guerre des anges et l'ange qui avait une épée à la place de la langue, et avec cette épée il extermina les démons. Et les troupes du ciel furent des myriades et la bête vaincue tomba sur terre et fut prise au piège, et sa liberté commence avec notre esclavage. Et bientôt les sept anges sonneront de la trompette et ils ne sonneront pas l'un après l'autre, mais tous ensemble, et la bête sera morte, et sur sa pauvre petite terre l'homme sera sauvé malgré lui.

 

CHOEUR

Alleluia, alleluia,alleluia

 

CHANTEUR (baryton)

     Et une comète se ruera sur la terre, et la terre sera prise dans sa queue et basculera sur ses axes. Et il y aura sept jours d'un côté, sept nuits de l'autre,et il pleuvra une poussière rouge, des pierres de feu, du naphte et du bitume, et l'oeuf chinois s'activera dans l'eau, et les montagnes sortiront des mers, et les mers couvriront les montagnes, et les hommes aveuglés par un soleil inconnu escaladeront le toit des demeures, et les demeures s'écrouleront et ils monteront sur les arbres, et les arbres les jetteront loin d'eux, et le vacarme cessera, et la terre reprendra sa course, et il y aura un nouveau cycle, et l'on verra paraître l'agneau en ses frisures de lumière.

 

RECITANT

     Babylone. C'était le nom de la grande putain couverte de perles. Elle était assise sur la bête écarlate, et cette bête vivait sur nos maisons.

     Elle est morte.

     En une minute elle est morte.

     La bête écarlate est morte.

     Elle coule à pic dans les eaux.

     Et les rois pleurent. Et les boursiers pleurent. Et les escrocs pleurent. Et les capitaines de navire pleurent. Car ils couchaient tous avec elle et elle est morte sous leurs yeux. Morte la bête et morte celle qui s'appelait Babylone.

     Et la mer devint écarlate du sang rouge de la bête rouge et de la grande putain assise dessus.

 

CHOEUR

Babylone est au fond des eaux

 

CANTATRICE

Le vide n'est pas du vide

Je suis dedans je suis dehors

Vos espaces sont un solide

Et ce solide est mon corps.

 

Mon corps qui est du silence

Ne connaît ni soif ni faim

Et jamais ce corps de ne commence

Jamais ce corps n'a de fin.

 

Les anges étaient le déluge

Où votre arche navigua

Car je suis la tempête et je suis le refuge

Je suis l'alpha et l'oméga.

 

Faites vos merveilles

Cuirassez-vous d'or

La bêtise veille

L'éternité dort

Je suis l'éternité dont vous êtes le rêve

Votre rêve est pareil à mon éternité

Je déroule à vos yeux mon immortalité

Le monde a l'air d'être et n'a jamais été

 

RECITANT

     Alors dans le ciel des hommes apparurent seuls ou bien en triangle selon le vol des grues des disques dont le métal pensait. Ils volaient en silence et ils étaient du même métal que les trompettes des anges et lorsqu'ils avaient observé le désordre des hommes, ils décrivaient une longue courbe et le zéro les engloutissait dans sa bouche. Et les hommes connurent que des anges les visitaient, les jugeaient et que le dernier cycle allait prendre fin, et qu'un autre cycle allait naître et que les pôles allaient fondre et que les mers et les montagnes allaient changer de place. Et une voix me disait : Si tu veux que les livres te mangent, tu dois te rendre à Patmos et manger le livre. Et j'allai à Patmos et je mangeai le livre. Et tout ce qui avait été dit recommença.

 

CHOEUR

Patmos, Patmos, Patmos

 

CHANTEUR(ténor)

Patmos était une île

Et Jean avait quitté les villes.

Il décida de voyager

Jusqu'où les sauvages vous mangent.

Mais dans Patmos l'île des anges

C'est un livre qu'il a mangé

 

LES CINQ CHANTEURS

C'est un livre qu'il a mangé

Pour que les livres ne le mangent

 

CANTATRICE

Il a mangé le livre afin qu'il ne le mange

Et c'est ainsi qu'un livre en voyageur se change

Ainsi qu'un voyageur en livre fut changé.

 

CHOEUR

Alors ils prirent la cuve des vendanges

Et comme ils n'étaient ni roseaux ni pensants

Les vignes du seigneur l'éclaboussaient de sang.

 

Vendangeur

Notes sur Patmos

Les premières esquisses de Patmos ont été rédigées lors du voyage en Grèce à bord du voilier de Mme Weisweiller du 14 au 25 juin 1952, brouillons (destinés à être, au moins pour les parties chorales, traduits en allemand) expédiés à Hindemith en septembre 1952 et renvoyés par le compositeur avec quelques annotations au printemps suivant lorsqu'il abandonne le projet pour écrire une cantate commandée par l'Unesco sur un texte de Claudel!


L'ange de l'Apocalypse (projet de couverture pour l'oratorio d'Hindemith)

 

Il semble que Hindemith attendait plutôt un texte dans une veine humoristique. Alors qu'il critique l'obscurité et même l'aspect "blasphématoire" de certaines parties du texte, il écrit en marge d'un poème sans grand rapport avec l'argument: "ces petits chants sont très beaux". Ce poème deviendra Versailles: un bougeoir dans Clair-obscur, dont une version préliminaire contenait aussi C'est maintenant..(Pleïade p 935). Cocteau introduit une série d'auto-citations : "Vous aurez un fils sans mari" provient d'un poème de Vocabulaire intitulé Gabriel au village (cette fois-ci c'est le thème de l'Annonciation qui fait irruption). "Ils étaient tous jeunes et beaux" est issu de la Chanson de Marins, rare fragment restant du texte de Paul et Virginie  (1920).

Ces premières esquisses montrent que le Jean du début n'est pas l'évangéliste, mais bien Cocteau lui-même,

 

 Récitatif (après orchestre)

Et Jean décida de se rendre à Patmos et d'écrire sous la dictée d'un ange et de manger le livre

 

Chant

Jean décida de voyager 

Dans une île où vivent les anges

Ce n'est pas les gens qu'on y mange

Mais les livres y sont mangés.

 

tel il réapparaît, aux côtés du compositeur dans la fin d'origine :

Récitatif

Car Jean était revenu de son voyage.

A Hindemith il raconta son voyage. Il avait mangé le livre et recopié le livre.

Et Hindemith mangea le livre.

Et un ange apparut et dit: "Faîtes un oratorio."

 

 

Or Cocteau, s'il en avait forgé le projet, ne se rendit jamais à Patmos, en place de quoi il écrivit Le Chiffre Sept, seul reflet immédiatement publié du travail sur l'Apocalypse. On retrouve dans le poème l'étoile Absinthe et la soucoupe volante.

 

L'oratorio d'Yves Claoué

projet de couverture pour l'oratorio de Claoué

On ignore presque tout des circonstances de la rencontre entre Cocteau et Claoué, sinon qu'il participait avec Hirsch et Charon à des sketches joués chez diverses personnalités en vue, telle Francine Weisweiler.

Cocteau envoie les esquisses non paginées du texte la veille de Noël 1957, accompagnées de cette note : "Voici, mon cher Yves cette soupe aux anges. Mettez-y votre cuiller et tournez." Il s'agit donc toujours d'un brouillon dont il revient au musicien de choisir l'ordre et les articulations. En avril 1958, l'auteur reprend la main et corrige son texte, modifiant l'ordre des séquences. Claoué n'accuse pas réception de cette nouvelle version et travaille sans reprendre contact avec Cocteau jusqu'en novembre 1961, s'offrant à le rencontrer pour lui présenter la partition presque achevée.

Comme le rapporte l'article du Figaro Littéraire du 28 avril 1962 "Les trains électriques ont conduit Yves Claoué à Patmos (de Cocteau)", Claoué a bien évalué dès l'origine les enjeux et les difficultés du texte (ce dont il avait d'ailleurs marginalement été prévenu par Hindemith). "Quand Cocteau dit: "J'ai fait une paraphrase de l'Apocalypse, c'est vrai. Seulement il a remplacé les anges par des disques volants! (...) Je disposais donc de cinq solistes, quatre hommes qui sont des chiffres et une femme qui représente l'alpha et l'oméga."

Il n'est pas exclu que le compositeur ait été dérouté par le ton, qui contient des souvenirs d'opérettes; on songe à la chanson du régiment de Ciboulette de Hahn dans le passage "joli soldat", aux onomatopées de Meilhac pour Offenbach dans le choc/bloc (même si ce jeu de mot est porteur d'une pensée plus profonde mais indiscernable car non expliquée, le fait, entre autres que Cocteau conçoit notre univers comme un solide).

La création le 3 mai 1962 dans la Chapelle royale du château de Versailles, malgré la présence de Régina Resnick, René Blanc et Jacques Mars, est un échec, l'acoustique du lieu rendant le texte incompréhensible, les effectif choraux étant diminués de moitié, le récitant pourtant choisi par Cocteau, mauvais. Bien qu'enregistré et conservé à l'INA, l'oratorio n'a jamais été rediffusé, ce qui est d'autant plus dommageable que la partition en est perdue, y compris la réduction pour deux pianos réalisée à l'époque. Claoué est mort en 2001; il ne parait pas avoir jamais cherché à reconstituer son oeuvre.

Sur les thématiques du texte

1- Manger le livre :

Dès 1918, dans la version première du Cap de Bonne Espérance, en tête de la Géorgique funèbre qui ouvrait le recueil, on lit:

               Un jour peut-être ayant recul

               on chantera la grande guerre

               moi Jean

               j'ai mangé le livre

               sur une borne

               Reims Jeanne Patmos

               moi Jean j'ai vu Reims détruite

               et de loin elle fumait

               comme une torche

L'épisode de la manducation de la parole (afin de l'intégrer pour pouvoir la prêcher voire prévoir l'avenir des peuples, ce qui est partie du rôle du prophète) provient du livre d'Ezéchiel dans l'Ancien Testament:

Il me dit fils d’homme, ce que tu trouves mange-le, mange ce rouleau et va parler à la maison d’Israël. J’ouvris la bouche, il me fit manger ce rouleau et me dit : Fils d’homme, fais manger ton ventre et remplis tes entrailles avec ce rouleau que je te donne. Je le mangeai et il fut dans ma bouche doux comme du miel. (Ezéchiel 3,1-3)

Dans L'Apocalypse (10:9), les traducteurs de la Bible tentent de contourner le problème en remplaçant manger par avaler, dévorer.

Et j'allai vers l'ange, en lui disant de me donner le petit livre. Et il me dit: Prends-le, et avale-le; il sera amer à tes entrailles, mais dans ta bouche il sera doux comme du miel.


L'expression devient chez Cocteau presque un tic de langage tant il l'utilise à tout propos.

 

2- L'Apocalypse de Joseph Forêt

Cocteau et Joseph Forêt à Santo-Sospir

Les lithographies qui l'accompagnent montrent un personnage dans le style d'Opium sous le soleil noir

Il existe déjà, en marge d'Appogiatures (recueil de proses) un poème intitulé Patmos:

               Voici la trompette de l'ange

               Démolir les murs orgueilleux

               Et voici que le ciel se venge

               D'être vaincu par les faux dieux

 

               Bacchus et ses danseurs ivres

               Les faunes avinés de Pan

               Sont mis en fuite par des cuivres

               Trop sévères pour leurs tympans

 

               Car de Bach au jazz le silence

               Revêt ses terribles atours

               Son grand corps athlétique avance

               Vêtu d'orgues et de tambours

 

               Son audace qui nous réveille

               Marchant librement à travers

               La paresse de nos oreilles

               Tourne le silence à l'envers

 

               L'ange gonfle ses belles joues

               Ce qui sonnait et charmait

               Alors que sa musique joue

               Ne nous bercera plus jamais

 

               Notre coeur qui n'est plus esclave

               Des clairs de lune sur un lac

               Veut battre sur les rythmes graves

               Que le jazz hérita de Bach

 

En 1961, sollicité pour le livre d'art collectif de Joseph Forêt (livre de tous les records : 210kg, 180x210cm, au prix de 100 millions d'anciens francs) L'Apocalypse Cocteau donne le texte ci-dessous qui précise le rôle des soucoupes volantes comme signe annonciateur de cataclysme :

 

 

 

Ce poème nous renseigne peut-être plus sur ce que Cocteau attendait de la musique de l'oratorio. Au contraire, une version primitive (intitulée également Patmos, retrouvée après l'édition des Oeuvres Poétiques Complètes, citée par David Gullentops dans son article Apocalypse et création chez Jean Cocteau) se rapproche de certains éléments du texte en gésine:

 

               Les points cardinaux tendirent des linges

               non sans laisser voir une ombre à travers

               leur terrible neige ou verre

               dépoli : la trompette de l'ange.

 

               Un éclairage d'usine malgré l'éclipse

               criait aux aveugles : C'était écrit.

               On reconnaissait de l'Apocalypse

               la trompette faite en forme de cri.

 

               Ce n'était pas drôle, pas drôle

               du tout, ces îles qui se noient

               Et pareils les hommes aux noix

               Que des mains furieuses gaulent.

 

               L'Histoire assise éclate

               de rire en déchirant le livre

               d'images sur lequel mes mots à suivre

               se lisent en or sur fond d'écarlate

 

3-Des chiffres :

 

A part les textes contemporains de l'écriture des esquisses de Patmos (Le chiffre Sept, Appogiatures, Le passé défini et Journal d'un inconnu) ce qui nous renseigne le mieux sur le sens chiffré reste le deuxième des 7 dialogues avec le seigneur inconnu qui est en nous (proses publiées en introduction au recueil de vers Paraprosodies)

Il dit : Car ce Temple sera un livre et ce livre le registre où je fais mes comptes, le registre de ma comptabilité. Malheur à ceux qui faussent les chiffres du livre car ils n'entreront jamais dans mon règne et jamais n'entreront dans mon règne ceux qui auront ri du livre, ceux qui auront jeté le livre, ceux qui se seront assis à ma droite pour insulter leurs frères qui ont écrit dans le livre. Car il n'y a ni gauche ni droite et qui prétendrait s'asseoir à ma droite fausserait les chiffres et les fausserait par orgueil. N'entreront pas dans mon règne ceux qui faussent les chiffres à leur profit et cherchent à s'enrichir en ajoutant aux chiffre le zéro qui les engloutira dans sa bouche. Je vous le dis, Jean a mangé le livre à Patmos de peur que le livre ne le mange. Car il y a des livres qui mangent les Hommes et mon livre vous mangera mais à seule fin de consommer votre métamorphose. Car vous deviendrez chiffres et nombres et vous serez les colonnes du Temple qui portera le nom Poésie parce qu'il ne saurait porter d'autre nom.

Dans le chapitre D'un morceau de bravoure du Journal d'un Inconnu (qui traite sinon principalement de la polémique avec Mauriac au sujet de Bacchus), on trouve :

Plus la science se heurte contre le chiffre 3, et contre le chiffre 7 (qui additionne la triade et les quatre pattes que le XIXè siècle pose sur terre), plus elle respecte le 0, et plus le chiffre 1 l'étonne.

Car si l'homme démembre le chiffre 3 en désintégrant la matière, c'est à petite dose, à seule fin de détruire le chiffre 4 des autres pour faire triompher le sien. Il restitue au 0 ce chiffre 4 des autres, sans comprendre que le chiffre 3  dont tout se compose, se réorganise à son nez et à sa barbe, et que des chiffres 4, d'une puissance encore inconnue, se reformeront et le menaceront un jour.

Les hautes colonnes fulgurantes, qui montaient de Hiroshima et Nagasaki, ne furent que la colère du chiffre 3 qui se réintègre et retourne dans une zone où l'homme ne se mêle plus de ce qui ne le regarde pas.

 

 

4- Des perspectives du temps et des distances

Le chapitre Des distances du Journal d'un Inconnu (titre préliminaire Des perspectives du temps) a connu une élaboration lente et complexe dont le véritable journal (Le Passé défini) montre les revirements et redites. (Voir des extraits sur le blog)

Le poète et la science (1958)

     Quand Cocteau affirme l'inexistence du temps, ou du moins en fait une donnée locale mesurée par l'existence des créatures, modifiée par la distance ("le temps est un phénomène de perspective" réaffirme-t-il dans la préface à René Bertrand du Journal d'un inconnu) il reprend la théorie de la relativité générale à l'endroit où Einstein a achoppé. Ce n'est qu'en 1967 que les physicien Bryce de Witt et John Weeler concevront une "équation de l'univers" qui réconcilie relativité et physique quantique en éjectant la notion de temps. En 1988 Carlo Rovelli souligne: "Il se pourrait que la meilleure manière de réfléchir à la réalité quantique soit d'abandonner la notion de temps, de sorte que la description fondamentale de l'univers soit intemporelle". En 1955 peu avant sa propre mort, Einstein écrivait à la famille de feu Michele Besso: "Des gens comme nous, qui croyons en la physique, savons que la distinction entre présent, passé et futur n'est seulement qu'une illusion obstinément persistante": paraphrase en quelque sorte de la flèche cruelle de Zénon d'Elée. Ne nous moquons pas trop vite des illuminations des poètes...

 

En somme l'Apocalypse de la Bible n'est pas une vision mais la description en termes symboliques et naïfs d'un phénomène qui s'est déjà produit, qui est en train de se reproduire. Une Apocalypse "mineure" s'est produite -entre autres- au moment où les anges d'aciers sont apparus pour détrôner les dieux et les rois de l'antiquité gréco-romaine. C'est ici qu'apparaît le lien entre fin, origine du monde et soucoupes volantes.

5- Des soucoupes volantes

Ces thèmes qui reviennent dans le Journal, Cocteau, sans jamais les formuler en essai, les répète de préface en préface.

 

"A l'échelle du cosmique -toute la physique moderne nous l'apprend- seul le fantastique a des chances d'être vrai"

Teilhard de Chardin.

Cocteau La Conquête de l'Inconnu (mural parfois baptisé à tort La chute d'Icare)

Tout avait commencé par une plaisanterie onomastique dans Appogiatures:

SOUCOUPES VOLANTES

Les soucoupes volaient à la terrasse du Café de la Rade. Les garçons n'y pouvaient rien et disaient que ce n'étaient pas des soucoupes mais des mirages. Terrible vol silencieux de soucoupes que les consommateurs se lançaient à la tête, qui ne touchaient personne et disparaissaient silencieusement vers l'est.

Des femmes pleuraient. Des homme, révoltés, criaient au scandale et voulurent se faire rembourser les consommations qui tachaient les costumes de toile blanche. D'autres craignaient que les soucoupes ne revinssent et ne les frappassent. On ne s'y reconnaissait plus. Le store pendait, FÉ DE LA RADE était tout ce qu'on pouvait lire sur la banderole en fuite sur la digue. Les photographes prétendaient avoir des preuves. Mais lorsqu'ils développèrent les preuves-épreuves, aucune soucoupe n'avait été prise par leurs appareils.

 

Le poème n'ayant suscité aucun commentaire, Cocteau juge sans doute possible de s'aventurer plus sérieusement sur le sujet : en 1956, au mépris de toute prudence, il donne une préface au livre de Jimmy Guieu publié dans la collection Fleuve Noir : Black-out sur les soucoupes volantes. On y lit:

Le mythe devient vrai à la longue, tandis que l'histoire, à la longue, devient fausse. Il n'y a que des imbéciles à grande gueule pour croire à des ballons-sondes, à des phantasmes, à des hallucinations collectives chaque fois que l'univers s'exprime en marge de leur programme de vie. (...) De longue date, je me demande si ces boules vertes, ces lumières intelligentes, ces foudres pensives ne nous viennent pas d'une dimension échappant au contrôle des nôtres et si ces créatures, je ne dirai pas plus évoluées mais autrement évoluées que nous, ne connaissent pas le secret d'apparaître et de disparaître, d'obtenir la transparence et la désintégration complète avec le moyen de "s'épaissir" et de se réintégrer sur commande. (...) Ce serait notre triomphe à nous autres que d'avoir flairé des forces qui demeurent inopérantes sur nos sens d'infirmes.

 

De longue date en effet, le projet de s'exprimer ouvertement sur le sujet démange Cocteau, puisqu'il envisageait déjà d'y consacrer un chapitre du Journal d'un Inconnu dont on peu penser que les esquisses ont servi, non seulement à la préface au livre de Guieu, mais aussi l'article peu connu paru dans Jour de France du 25 novembre 1954.Cocteau y évoque en encart la curieuse thèse autrichienne des animaux de l'air. Serait-ce pour rendre plus crédible l'autre option, celle d'appareils habités construits par une intelligence supérieure ou bien tente-t-il de suggérer que ces appareils eux-mêmes seraient constitués de matière organique? On verra en effet plus loin qu'il ne croit absolument que le déplacement des OVNI soit d'ordre anarchique, mais au contraire qu'il obéit à des lois. (A propos des "distances" et des perspectives d'ailleurs, comparez la photocopie de cet article et la transcription qui le suit: vous comprenez alors que le changement d'échelle non seulement vous permet de le lire, mais vous donne l'illusion, une fois que vous en connaissez le contenu, qu'il était lisible tel quel...)

 

J'admets parfaitement que les Américains redoutent une vague de suicides comme en soulève l'annonce fantaisiste de la fin du monde ou une farce d'Orson Welles, et que le France plaisante, puisqu'elle plaisante de tout. Mais cela n'empêche pas les personnes sérieuses d'envisager l'affaire dite des "soucoupes" avec toute la gravité qu'elle exige. En tenant compte des témoignages de plaisantins et d'imaginatifs, il reste un nombre considérable de témoignages dont il importe de confirmer les rapports. Nous savons aujourd'hui que les engins existent et et qu'il y a peu de chance qu'ils soient d'ordre terrestre..

Ces engins se meuvent en silence sauf un léger sifflement-ronflement si on assiste à leur départ. En silence et à toute vitesse en émettant des lueurs blanches, oranges, bleu sombre et vert pâle. Ils se posent sur des pieds exactement pareils

à des pieds de tabouret. Ils doivent être gyroscopiquement montés à cardan, ce qui fait croire aux témoins que toute la masse tourne sur elle-même. Vus à l'horizontale, ils affectent la forme d'un cigare et lorsqu'ils s'élèvent reprennent la forme de disques, obéissant aux simples lois de la perspective.

Il existe de petits engins de trois et dix mètres de diamètre et de vastes engins de cinquante mètres de diamètre. Les vastes engins peuvent être soit des garages de petits engins, soit de petits engins de forme gigantesque.. Les créatures qui usent de ces différents engins sont, soit de très haute taille, soit de taille terrestre, soit de très petite taille, 1m20 environ. Il est possible que les petites tailles obéissent aux grandes, comme il arriva chez nous aux périodes pré-diluviennes. Les vastes engins viennent peu et demeurent souvent immobiles à une hauteur de dix mille mètres d'où ils nous observent. La planète de ces visiteurs doit avoir continents et races et la diversité des types entrevus n'est pas plus étranges que si un de ces visiteurs voyait tour à tour, un blanc, un noir, un jaune, un pygmée.

Les phénomènes de paralysie et d'immobilisation que l'on constate, voire les abreuvoirs qui se vident et le bétail blessé qui s'affole, doivent être aux forces possédées par les visiteurs ce qu'une grenade est à la bombe H.

Les deux satellites nouveaux apparus dans notre système il y a quelques mois, à mille six cents kilomètres de la terre, peuvent être les œuvres de la planète X et servir de relais et de garages à ses véhicules. Les pilotes peuvent obéir à des ordres de politesse et de réserve analogues à ceux auxquels obéissait l'armée allemande au début de l'occupation.



LES HAUTES COUCHES DE L’ATMOSPHÈRE SONT-ELLES HANTÉES PAR DES MÉDUSES?


"La psychose des soucoupes volantes peut devenir dangereuse" a déclaré, devant l'Académie de Médecine, le professeur Heuyer. Une assemblée composée d'hommes aussi sérieux et respectables que l'Académie de Médecine a été donc obligée de prendre position sur ce problème -pour constater son authenticité, il est vrai.

Tel n'est cependant pas l'avis de l'Union Astrologique Autrichienne qui siège à Vienne. Madame Zoé Wassilko, sa présidente, a exposé à l'occasion de la dernière réunion de cette société une théorie destinée à bouleverser nos conceptions sur les soucoupes volantes. "Les constructeurs des soucoupes volantes ne sont pas des hommes, mais la nature elle-même", a-t-elle déclaré. La terre est peuplée d'animaux multiformes, l'eau remplie de poissons et l'air retentit du battement d'ailes des oiseaux. Seul parmi les quatre éléments, le feu semble ne pas tolérer la vie. Or les soucoupes volantes constituent l'essence même du feu, rechechée depuis l'antiquité.

Il y a peu de temps encore, on a pensé que la vie n'existait pas dans les profondeurs maritimes. Aujourd'hui, on connait les méduses, ces curieux organismes qui luisent de couleurs différentes, variant du rouge au vert dans l'eau obscure. Il existe enfin des méduses blanches et ce sont ces mêmes  trois couleurs qui ont frappé ceux qui ont cru voir des soucoupes volantes.

- Observez-les ajoute Mme Wassilko et ne croyez vous pas qu'elles ressemblent à des méduses gigantesques? Elles traversent les cieux, groupées exactement comme les poissons ou les oiseaux et leur rapidité extraordinaire devient compréhensible dès qu'on y réfléchit.

On a constaté que les soucoupes volantes ont une vitesse horaire de 63 000 kilomètres à l'heure. Un requin avance à une vitesse de 120 km heure. Si l'on compare la densité de l'eau et de l'air, et si l'on tient compte de la différence de résistance de ces éléments, on arrive à la proportion de 75 à  1 et on obtient le chiffre approximatif de 63 000 km. Ces méduses de l'air avancent sans bruit et il faut qu'elles s'approchent considérablement de nous pour qu'on puisse percevoir un murmure qui rappelle celui des abeilles. L'élément où ces animaux évoluent est l'atmosphère qui commence à 75 km au-dessus de la surfaces de la terre et dont la température s'élève à 200 degrés. Elle commence donc là où se trouve la limite atteinte par les engins expérimentaux construits par l'homme.

Les méduses de l'air se composent de peu de matière et de beaucoup d'énergie que nous pouvons qualifier d'électrique. Elles disposent d'un organe qui ressemble au radar et qui leur rend possible, tout comme la chauve-souris, d'éviter des obstacles. Il est probable que l'électricité exerce sur ces animaux une attraction comparable à celle de la lumière sur le papillon, ce qui expliquerait leur apparition plus fréquente durant ces trente dernières années et aussi le fait qu'on les observe surtout au-dessus des villes et des postes émetteurs.

Il est impossible de classer zoologiquement dès maintenant ces méduses de l'air. Mais il est permis de supposer, d'après Mme Wassilko, que les "cigares volants" sont les femelles qui en plein vol donnent naissance à des petits. d'une taille de 30 cm à leur naissance, ils deviennent les monstres que nous connaissons.

Nous ignorons évidemment tout de leur vie et nous ne savons pas non plus si ces animaux peuvent devenir dangereux. Il est cependant certain qu'ils émettent de l'électricité -comme de nombreux poissons- dès qu'ils se sentent menacés. Le pilote américain qui avait poursuivi une soucoupe volante semble avoir été pris dans le champs électrique de cette bête et il a été abattu. Aucune explication n'a pu être donnée de cet "incident", l'avion ayant été retrouvé en morceaux, comme s'il avait été découpé. Ces animaux sont mortels comme tous les êtres vivants. Après leur mort il tombent sur la terre. Il existe un récit datant du milieu du XIXè siècle et venant des Etats-Unis, qui raconte comment des paysans ont découvert une masse de 400 kilos, tombée du ciel, visqueuse et malodorante, et qui s'est dissoute avant qu'on ait pu l'analyser.

Dans sa conclusion, Mme Wassilko compare ces matières d'un autre monde à des animaux fabuleux tels que les dragons et nous rappelle que la sagesse des nations a toujours cru à l'existence de ces êtres légendaires. Pour elle, les soucoupes volantes ne seraient qu'une version moderne -et cette fois-ci exacte- des plus vieux contes de l'humanité.

* * * 

Il faut observer  humblement et modestement des phénomènes qui nous paraissent miraculeux et fantasmagoriques, comme eussent paru miraculeux et fantasmagoriques sous Louis XIV, un téléphone, un poste de radio ou de télévision.

L'homme se croit un phœnix, un roseau d'or, en outre un roseau qui pense, une mesure idéale, et il n'est pas mauvais qu'il déchante, s'aperçoive qu'il n'est qu'accident dans un mécanisme implacable et sans doute très simple, mécanisme qui lui semble compliqué parce qu'il doit toujours remonter la pente des effets aux causes et imiter à la sueur de son front la science infuse des insectes et des plantes. Pour la fleur de nos jardins appelée "impatience" il n'est pas génial que sa cosse verte éclate et se change en un ressort puissant qui projette les graines. Ce prodige en est un pour l'homme qui le trouve génial parce que la pensée l'empêtre et lui représente un travail intellectuel de la fleur. Il n'est pas génial pour la fleur qui pourrait se dire "je ne pense pas, donc je suis". Car la pensée retarde et embrouille les actes. L'erreur fondamentale de l'homme consiste à prendre pour l'unité universelle pour de la la multiplicité, parce que son aberration est d'ordre fragmentaire et que les différentes branches scientifiques travaillent chacune de leur côté et ne correspondent pas entre elles, et que par exemple, Hoerbiger et son télescope, Heinsenberg et son microscope, observent sans s'en douter le même phénomène.

On ne peut rien inventer qui n'existe, l'irréel en art est un pré-réalisme car la réalité arrive toujours à rejoindre les imaginations, fussent-elles extravagantes.

Voir un engin appelé "soucoupe" me stupéfierait moins que d'apprendre qu'il n'en existe pas et qu'ils résultent d'une psychose, l'hypnose collective ne pouvant se produire sur d'innombrables personnes séparées par le temps et par l'espace -à moins que le temps-espace n'existe pas selon nos concepts, ce qui soulève un autre problème. Je conseille de lire dans le très bon livre d'Aimé Michel "Lueurs sur les soucoupes volantes", l'hypothèse du capitaine Clairouin.

Si tous les témoignages quotidiens étaient faux de par le monde, cela serait aussi insolite que si le rouge cessait de sortir sur toutes les tables de roulette.

Les croyances se fondent sur l'invisibilité. Cesse d'être cru ce qui trop se montre. Même la Sainte Vierge est prudente.

Mais Vénus, Saturne sont inhabitables pour des créatures de notre espèce, mais ces créatures terrestres oublient que la terre s'intègre dans la voie lactée, et que la voie lactée est produite par des milliards et des milliards de poussières habitables et pareilles à celle où nous sommes.

Passée notre atmosphère lourde, les engins peuvent atteindre la vitesse de la lumière sans plus de dommage que les surfaces ionisées. Ils ne suivent pas une double ligne tracée au recto et au verso d'une feuille pour rejoindre un point central. ils empruntent le "trou à travers la feuille" dont parle un savant habile à transformer l'abstrait en concret.

Ampère est le véritable inventeur terrestre des soucoupes. On a oublié son bonhomme qui repose dans son support magnétique et l'on a oublié la récente assiette aérienne du Salon des Arts Ménagers qui lévitait et circulait toute seule. Notre progrès aurait sans doute inventé ce genre de véhicule si, après le retard amené dans le problème du vol par le jupon de Mme de Montgolfier, il s'était orienté dans une autre sens, n'avait pas perdu son temps à imiter les ailes de l'oiseau. Si, par exemple, au lieu d'inventer la roue, on avait fabriqué les premières voitures avec des pattes mécaniques.

Je pourrais vous parler pendant plusieurs semaines, mais je cesse et je félicite mon ami Malaparte de n'avoir pas été dans sa maison lorsqu'une soucoupe s'est posée sur sa terrasse d'Anacapri. On aurait déclaré "c'est du Malaparte" et on ne l'aurait jamais cru.

Le ciel me garde moi-même de voir une soucoupe, car je devrais me taire, ce qui est difficile pour un bavard. Mais mieux vaut se taire que de ne pas être cru.

A l'automne 1954, une vague sans précédent d'observations en France (et les premières rencontres du 3è type) relance la curiosité de Cocteau qui note le mardi 12 octobre 1954 : « Dans le journal je ne m’intéresse plus qu’à ce qui concerne les soucoupes.» Cet intérêt ne sera révélé au grand public qu'en 1989 avec la parution du tome III du Passé défini.

Le 14 septembre 1954, Cocteau rencontre Aimé Michel.

" Quand j’ai rencontré Cocteau pour la première fois, en 1954, il était moribond. Un infarctus le clouait au lit. Il ne savait pas s’il s’en tirerait. Et ce qui me frappa, c’est qu’il s’en souciait comme d’une guigne. Tout ce qui l’intéressait, c’était de savoir ce qu’il y avait derrière la vague de soucoupes volantes qui déferlait alors sur l’Europe."

"Il faudrait chercher si ces objets se déplacent sur certaines lignes, s’ils décrivent des dessins, que sais-je ? rapporte Aimé Michel dans Mystérieux objets célestes. Tu pourrais voir par exemple s’il y a des coïncidences entre leurs parcours et les lignes magnétiques terrestres, ou d’autres lignes ayant une signification quelconque.  Le résultat fut surprenant : un certain ordre était suggéré par la succession des heures et des lieux. J’essayai de retrouver cet ordre à des jours différents : non seulement il y était, mais il se précisait."

Sur l'intuition de Cocteau, Aimé Michel bâtit la théorie de l'orthoténie: en gros, Michel constate que les observations (jusqu'à 6 le  24 septembre 1954) se produisent en ligne droite, définissant une ligne Bayonne-Vichy, que les ufologues dénommeront BAVIC. Michel croit s'apercevoir que la plupart des observations réalisées après 1954 se situent dans des pays traversés par le pourtour du cercle autour de la terre obtenu en prolongeant cette ligne.

Le dimanche 13 juillet 1958, Cocteau note dans son journal : "Un seul homme a bien étudié le problème : Aimé Michel, et un seul autre homme a découvert une preuve solide : moi (preuve reconnue par Aimé Michel dont j’ai orienté les recherches). Mais jamais on ne nous cite." et le 20 juillet, il ajoute: " Lu dans le ciel Nice-Milan-Venise, le livre d’Aimé Michel, Mystérieux objets célestes. C’est un monument de l’intelligence humaine en face d’un monument du crétinisme humain."

Même si la théorie de l'orthoténie, longuement discutée a été peu à peu abandonnée par la suite des "vérifications" par le moyen d'ordinateurs de Jacques Vallée au milieu des années 60, sa formulation marque les débuts d'une étude scientifique des phénomènes, la "nouvelle science" s'opposant désormais aux sciences officielles.

Le dormeur à la soucoupe volante (1952)

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