JEAN MARAIS

 

En guise d'introduction au livre Le Sud d'un Poète, Jean Marais, alors (1989) président d'honneur de l'association Les amis de Jean Cocteau/Méditerrannée, nous faisait don de ce texte:

 

Jean Cocteau aimait et me fit aimer le Sud bien avant de m'y conduire.

Il y pensait comme à un ami et ne pouvait en être longtemps séparé.

"Si vous lui plaisez, le midi vous offre tout ce qu'il a", me dit-il.

"Tout y est blond, de lumière et de miel.Plus je vais, plus je me limite à cette côte, véritable havre où la peau de l'âme redevient propre. Pour le physique, l'iode et le sel s'en chargent.

L'air y a bonne mine et m'incite à créer. Son soleil vous féconde. Dans cette atmosphère, je respire.

Je peux peindre, sculpter, écrire sans contrainte. Tout y semble libre. Un bonheur, une chance qu'il me faut payer sans doute et donc considérer mes drames comme un impôt sur cette chance."

"Après Valence, m'avait-il expliqué commence le midi."

"Tu vois les toits de tuiles roses."

Tous les paysages, les villes, les villages devenaient avec lui incomparables. Grâce à lui, je découvrais des beautés que je n'aurais jamais soupçonnées, jamais découvertes seul et même lorsqu'il ne prononçait pas un mot.

Il se dégageait de lui de telles ondes que j'arrivais à découvrir, à travers son regard, son intelligence, son goût infaillible pour le singulier, les merveilles de cette contrée dont je rêvais depuis l'enfance.

C'est ainsi que j'aimai Marseille, ville superbe, couleur d'os, de miel et d'ambre, où il s'arrêtait devant la moindre porte dont le marteau était beau ou d'une élégante naïveté. Nous y marchions des heures dans les rues.

Il m'y vantait la bonne humeur des gens du sud, leur esprit. Son enthousiasme m'en apprenait plus que quiconque sans qu'il ne cherche une seconde à me donner une leçon.

Je pouvais li poser des questions qui dévoilaient ma désespérante inculture, il y répondait avec patience sans avoir l'air surpris.

Avec lui le Sud me parlait et me parle encore.

Jean Cocteau y reste avec nous. Tous les lieux nous le rappellent. Il a marqué son territoire à la mairie de Menton, à la chapelle Saint-Pierre de Villefranche, à la ville Santo-sospir, de Saint-Jean-Cap-Ferrat, au théâtre de Cap d'Ail dont il a tatoué les murs et qui sont ses preuves de tendresse.

Dans le midi, le ciel bouge, se couvre, se découvre. Le soleil change ses éclairages sur la mer, sur ses rochers, ses villes, ses villages, ses campagnes mais les œuvres du poète gardent et garderont la même lumière, la même force, le même amour.

Les premières années (1937-1940)

Jean Marais en 1937

 

Le samedi j'arrive à quatre heures juste. Cocteau n'est pas là. Quatre heures et demie, cinq heures moins le quart, toujours pas de Cocteau.

- Je suis obligé de partir. Je vais chez Dullin. je reviendrai après le cours. Si Cocteau veut bien m'attendre...(sic)

A sept heures, je reviens. Il est là. Il est moins jeune que je ne l'imaginais. Sa minceur étonne, très élégant : son élégance vient de lui, pas de sa mise qui semble sans recherche. Ses manches de veste sont retroussées sur ses fins poignets, sans aucun doute pour la commodité. Ses poignets de chemise très serrés, ainsi que le col et la cravate qui semblent l'étrangler. Visage étrange, triangulaire, allongé, surmonté d'une chevelure qui l'allonge encore. Des yeux bridés, vifs, intelligents avec une très petite pupille au centre d'un iris bleu-vert bordé d'un cercle bleu clair.

Il nous parle avec simplicité, d'égal à égal, seul, car aucun de nous n'ose s'immiscer dans ce dialogue qui devient monologue. Il fait les demandes et les réponses séparées par des "quoi" qui n'attendent pas de réponse. Il enchaîne:

- Vous n'avez pas encore donné votre scène, quoi? Je vous écoute.


(...)

Jean Cocteau me donne le premier rôle, le rôle d'Oedipe (...) J'ai reçu tout cela comme dans un rêve.

Jean Cocteau parti, il y a une gêne que je n'analyse pas. Que Jean Cocteau m'ait donné le rôle d'Oedipe ne faisait pas l'affaire de la troupe. Pris en surnombre, je me retrouvais à la première place. Ils vont trouver Cocteau, lui expliquent que j'étais d'un autre cours et que cela n'est pas juste. Cocteau comprend, confie le rôle d'Oedipe à Michel Vitold et me donne le rôle du chœur. (...)

On répète dans une salle de patronage du quinzième. Patient, courtois, simple, drôle même, Jean Cocteau nous dirige en camarade, nous donne des indications comme si nous étions de grands acteurs. Parfois, Al Brown l'accompagne, ainsi que Marcel Khill, son Passepartout du Tour du monde en 80 jours. Jean Cocteau a beau être simple, je n'ose pas lui adresser la parole (...) Un jour, il s'approche de moi et me dit:

- Jean-Pierre Aumont devait créer ma pièce à l'Oeuvre en octobre; des contrats de films l'en empêchent; voulez-vous la jouer?

- Oui, oui, bien sûr.

- Il faut que je vous lise la pièce.

 

 

Les circonstances de la rencontre entre Marais et Cocteau sont bien connues. Confions-en le récit à Jean Marais lui-même, ainsi qu'il la raconta dans Histoires de ma vie (Albin Michel 1975, pp55 et suivantes, avec quelques coupes). Nous sommes fin juin 1937, Marais a raté le concours d'entrée au Conservatoire et fait partie des utilités de la troupe de Dullin.

 

Un soir, à l'entracte de Jules César, une curieuse fille, belle à force d'être laide, vint me trouver:

- Voilà, je m'appelle Dina. Je suis du cours Rouleau. On y a fait une troupe de jeunes (...) C'est pour l'exposition au mois de juillet. Il y a assez de filles, pas assez de garçons; voulez-vous faire partie de notre groupe?

- ça m'ennuie de quittez Jules César (...) C'est pour quelle pièce?

- Œdipe Roi de Jean Cocteau (...) Il y a une audition samedi, studio Vacker, à quatre heures.

 

 

 

(...)

Je frappe à sa porte (à l'hôtel de Castille). J'entre. Sa chambre serait la chambre de tous les hôtels modestes sans cette lampe à huile, sans le plateau d'argent, les aiguilles d'argent, les bagues de jade, les pipes, l'opium, sans cette odeur que Picasso dit la plus intelligente, sans les papiers, les dessins accrochés partout, sans les livres, les cahiers, dans un désordre qui n'est qu'apparent; sans quelques objets étranges, comme une pomme d'ambre aux feuilles de diamant, des boîtes d'or, une main de bois.

Al Brown, Marcel Khill assis sur le lit, Jean Cocteau allongé dans un peignoir de bain blanc, fourniture de l'hôtel, sali de résidus d'opium et de trous de cigarettes, un foulard autour du cou, très serré, à tel point que la chair se rabat sur l'étoffe. Il fume.(...) Il commence à lire, d'une voix métallique, nette, précise.

 

(...)

Huit jours plus tard, je frappe encore à sa porte. Même atmosphère qu'à la première visite, mais Al Brown et Marcel Khill ne sont pas là. Jean Cocteau me lit d'une traite le second acte. Extraordinaire : il me dit encore qu'il est trop fatigué et me prie de revenir la semaine suivante. (...)


Au jour convenu, je suis au pied de son lit. Il a achevé le troisième acte. Je ne sais que dire tant j'aime la pièce. Je suis maladroit et sincère et il traite ce stupide petit garçon comme l'être le plus cultivé du monde, en quête de son avis comme d'une vérité. Il ne joue pas, il est sincère lui aussi, et c'est en quoi je le trouve extraordinaire, généreux.

- Vous êtes Galaad, le très pur.

- Je désire que vous jouiez ma pièce Les Chevaliers de la Table ronde. Mais vous devez passer une audition auprès de la directrice de l'Oeuvre, Mme Paulette Pax.

Angoisse.

-Je dois encore vous prévenir que si vous jouez ma pièce, on vous dira mon ami.

Je m'entends répondre : "J'en serai très fier."

Enfin nous jouons Œdipe-Roi au théâtre Antoine le 12 juillet 1937. Ce spectacle était annoncé pour une semaine. Il tiendra trois semaines. Guillaume Moni avait fait les décors d'après les indications et des dessins de Jean Cocteau. Les costumes étaient inventés aussi par Jean Cocteau avec des tissus de Coco Chanel, qu'elle avait offerts (...)

Pour mon compte, j'étais habillé, si j'ose dire- de bandelettes blanches comme un grand blessé. En fait j'étais quasiment nu.

Sur un socle, dans la salle, devant la scène, immobile comme une statue couchée.(...)

 

Le spectacle d’Oedipe-Roi était d'une extraordinaire beauté, si singulier cependant que certains spectateurs restaient insensibles, voire scandalisés. Les acteurs ne se mouvaient qu'en ligne droite ou en angle droit. Chacun de leur geste formait un chiffre. Des spectateurs chuchotaient, d'autres ricanaient. De mon socle je livrais bataille, je tournais brusquement ma tête vers les rieurs et les regardais, l’œil fixe. Cette statue vivante, méchante, les statufiaient à leur tour.

Le spectacle d’Oedipe-Roi était d'une extraordinaire beauté, si singulier cependant que certains spectateurs restaient insensibles, voire scandalisés. Les acteurs ne se mouvaient qu'en ligne droite ou en angle droit. Chacun de leur geste formait un chiffre. Des spectateurs chuchotaient, d'autres ricanaient. De mon socle je livrais bataille, je tournais brusquement ma tête vers les rieurs et les regardais, l’œil fixe. Cette statue vivante, méchante, les statufiaient à leur tour.


(...)

Lorsque les représentations prirent fin, Cocteau disparut. Pendant deux mois, aucune nouvelle de lui; pas d'avantage de Paulette Pax, ma prochaine directrice. Je m'inquiétais pour mon rôle. Je guettais le téléphone; il sonne. Jean Cocteau est au bout du fil :

- Venez tout de suite, il y a une catastrophe!

(...)

L'hôtel de Castille, la porte; je frappe; j'ouvre. Cocteau fume l'opium. Il me regarde. Il semble aussi désespéré que moi. Je ferme la porte et reste immobile. Je m'attends au pire. Cocteau pose sa pipe. Il est en peignoir de bain, qu'il a mis comme on met une robe de chambre après n'avoir enlevé que sa veste. Il laisse tomber ses bras le long du corps et me répète : "Il y a une catastrophe..."

On dirait d'une enfant qui craint une punition.

- Une catastrophe... Je suis amoureux de vous.

Cet homme que j'admire m'a donné ce que je souhaitais le plus au monde. Il ne m'a rien demandé en échange. je ne l'aime pas. Comment peut-il m'aimer moi... moi... c'est impossible.

- Jean, vous voyez comme je vis, qui m'entoure, il faut me sauver. Il n'y a que vous qui puissiez me sauver...

-Moi aussi je suis amoureux de vous, dis-je. 

Je mentais. Oui, je mentais.

Expliquer ce mensonge m'est très difficile. j'avais une grande admiration pour Jean Cocteau, un immense respect qui ne correspondait pas à ses sentiments. j'étais flatté aussi.

En outre, imaginer que l'être insignifiant que j'étais pouvait sauver ce grand poète m'exaltait (...) Bien sûr, il ne faut pas oublier l'arriviste prêt à tout pour atteindre son but. Je ne me l'avouais pas; je ne voulais voir en moi que ce qui pouvait embellir ma conduite. Je voulais me comporter dans le mensonge comme je l'aurais fait dans la vérité. Je me promis d'être irréprochable et de tâcher de devenir l’être qu'il imaginait. je voulais être comédien? Eh bien, je jouerai la comédie pour que l'être que j'admire soit heureux. Je ne l'ai pas joué longtemps cette comédie. Qui approchait Jean ne tardait pas à l'aimer.

 

Irréprochable était sans doute une vœu pieux, quoique Jean Marais ait fait une idée fixe de l'objectif de faire décrocher Cocteau de l'opium, tout en l'aidant dans les premiers temps, comme Marcel Khill, à confectionner ses pipes, voire à conserver les résidus -le dross- en cas de pénurie consécutive à une descente de police (Marais raconte que c'est ce qui arriva chez la décoratrice Coula Roppa en juillet 1938 à Toulon). Jean Marais est resté, comme dans les Chevaliers de la Table ronde (dont la première eut lieu le 14 octobre 1937), "Galaad le très pur", incarnation des différents héros médiévaux que Cocteau construisit pour lui, le Renaud d'Armide, le Patrice-Tristan botté de l'Eternel Retour. Dans cette nouvelle figure d'ange qu'il a "reconnu" -puisqu'il le dessinait depuis toujours, phénomène classique de la cristallisation amoureuse- Cocteau a puisé la force de s'affirmer jusqu'à risquer de se compromettre, sauvé toujours par ce rédempteur ambigu qu'il avait pris soin de façonner à cet usage.

 

 

 Jean Marais en Galaad, costume de Chanel, photo Gaston Paris

 

 

Les Chevaliers de la Table ronde n'ont pas obtenu le succès escompté. Marais, qui reconnait qu'il n'y était pas bon cite dans son autobiographie la réaction du critique du Figaro "Quant à Jean Marais, il est beau, un point c'est tout". Cocteau décide alors de lui écrire un rôle sur mesure.

 

 

 

 

Après un dernier voyage en décembre à Marseille et dans le Nord de l'Italie avec Marcel Khill, Cocteau séjourne en février 1938, avec Jean Marais à la brasserie de la Poste à Montargis. Il y écrit en huit jours Les parents terribles, prenant pour modèle la mère de Jean Marais (rôle écrit pour Yvonne de Bray alors au sommet de sa gloire au théâtre). Jean Marais, habité par le souvenir du Raskolnikov de Crime et Châtiment lui a demandé un rôle où il ne serait pas beau. Cocteau veut écrire enfin la pièce de boulevard à laquelle il a renoncé par deux fois (Albion en 1913 et Le Baron Lazare en 1920, toutes deux inédites) tout en y appliquant ce qu'il devine du fonctionnement des mythes grecs. La pièce n'a pas encore de titre durant le séjour à Montargis, ou plutôt elle en a 18 potentiels comme le montre le manuscrit autographe du 2 février 1938,

 

parmi lesquels semble s'imposer La Roulotte, ou La Maison dans la Lune (on lit effacé La Maison des Portes qui claquent).

 

 

Durant ce séjour, Cocteau retrouve Max Jacob qu'il n'a pas vu depuis dix ans et qui réside non loin au monastère de Saint-Benoît-sur Loire. Comme il se pique d'astrologie, il fait le thème de Jean Marais et lui délivre cette sentence mystérieuse qui le hantera longtemps; "Prenez garde à ne pas tuer".

 

Marcel Khill fait toujours partie des visiteurs réguliers comme en témoigne ce dessin, réalisé "après son départ"

 

Il dessine aussi le cuisinier de l’hôtel aux bras veinés et musculeux qui préfigurent les futurs portraits érotiques du "cuisinier du Train Bleu".

 

En avril, les deux Jean emménagent ensemble dans un grand appartement au 9 place de la Madeleine. Dans l'appartement  tout est meublé de bric et de broc, chaises volées par Jean Marais dans les jardins public, objets des puces, un coq en fer rouillé sur une colonne en plâtre, un candélabre baroque avec en place des bougies des boules de pêche en verre... Le seul meuble de quelque valeur a été donné par Yvonne de Bray, le bureau de travail d'Henri Bataille, dont elle fut l'épouse.

 

 

 

 

projet d'affiche avec la distribution finale et le titre Le problème

 

 

 Mais Cocteau fait surtout de nombreux portraits intimes de Jean Marais qui témoignent de leur idylle.

           

 

 

 

"Souvenir de Montargis", sur papier à en-tête de l'hôtel Lotti à Paris

 

 

Cocteau posant  avec l'enseigne du gantier volée pour lui à Toulon par Jean Marais (Gisèle Freund 1939)

A l'été 1938, Cocteau emmène Marais dans le sud. Saint-Tropez, Toulon, Pramousquier sont les étapes du voyage.

à Pramousquier en 1938

En septembre à Gap, Cocteau écrit le poème L'incendie dédié à Marais.

 

C'est aussi au cours de l'année 1938 que Raymond Voinquel fait ses premiers clichés de Jean Marais.


 

 

 

 

 

rare version couleur  du célèbre cliché

Voinquel, futur photographe de plateau de La Belle et la Bête accompagnera Jean Marais toute sa carrière durant.

Le 14 novembre, après divers épisodes rocambolesques pour trouver un théâtre qui accepte la pièce, et le remplacement d'Yvonne de Bray "malade" (trop alcoolisée par suite de problèmes chirurgicaux semble-t-il) les Parents terribles connaissent un succès immédiat aux Ambassadeurs, qu'ils quitteront pour les Bouffes Parisiens le 4 janvier 1939 par suite des menaces d'interdiction du conseil municipal de Paris qui possède le précédent théâtre. (Lire l'anecdote du Jeune Homme en Pyjamas)

En plein triomphe des Parents terribles Marais tombe malade (le médecin diagnostique la gourme).  Le 8 avril, Cocteau l'emmène en convalescence au Piquey, à bord du Chevreuil, une voiture d'occasion acheté à des amis, pour laquelle ils ont engagé un chauffeur. Au cours du voyage, sur un agenda qu'il lui emprunte Cocteau commence à rédiger La Fin du Potomak.

 

Jean Marais Histoires de ma vie p89-90:

Nous descendons au Piquey dans un petit hôtel inconfortable, véritable cabane en bois, où naguère, Cocteau, Pierre Benoît et Radiguet avaient séjourné assez longtemps ensemble.C'est là que Jean enfermait Raymond Radiguet dans sa chambre; il ne lui permettait de sortir qu'après avoir rédigé au moins dix pages, dûment vérifiées. Ainsi l'obligeait-il à faire son œuvre.


Pendant que Jean écrivait, je me reposais et j'apprenais à peindre sans oser peindre. Je m'imaginais le tableau que j'aurais ailé réussir. Je me demandais quelles couleurs j'emploierais et comment j'arriverais à guider ce pinceau que je dirigeais dans ma tête. Bientôt mon désir de peindre fut si fort qu'après avoir acheté le nécessaire, je m'installai en face d'un groupe d'arbres morts. On eût dit des fantômes d'arbres. Un jour Jean me demande de voir ce que je fais (...) J'avais peint par miracle l'endroit exact où il venait s'asseoir et se reposer avec Radiguet. L'émotion de ce souvenir me font trouver plus que suspecte son admiration. Il me dit que je peins comme tous les peintres aimeraient peindre et que c'est moi qui ai raison. Il me demande de lui donner cette peinture. Pour cette seule raison je l'achève.

 

 

C'est pendant ce séjour au Piquey que Cocteau jette le premier jet de La Machine à écrire dont on sait que le "jumeau malfaisant" s'inspire du souvenir de Marcel Servais (Pas de Chance).


 

 

 

A Noël 1939, Cocteau réussit à rendre visite à Jean Marais non loin de son lieu d'affectation , Amy dans la Somme. Ils sont hébergés, comme depuis quelques dimanches déjà, au château de Tilliloy, propriété de la comtesse Thérèse d'Hinnisdäl, amie de longue date (l'un des modèles de duchesse de Guermantes, portant hennin lors des fêtes qu'elle organise pour les officiers anglais. Célèbre pour ses mots d'esprit elle disait sans doute assez justement de Cocteau lors de sa crise religieuse "Jean Cocteau a fait la découverte de la religion comme il avait fait celle du cirque"). La nuit, Cocteau dépose de brefs poèmes dans les souliers de Jean Marais, comme

 

NOËL, je tombe à genoux,

Faites que cesse la guerre

Nous trois [107, le premier chien de Marais et eux] nous ne l'aimons guère

Et la paix habite en nous.

 

Mon Jeannot, mon fils, mon ami

Sur mon cœur de Noël tu règnes

Lorsque tu t'envoles d'Amy

Jusqu'à Tilliloy (par Beuvraignes)

 

Ma véritable vie est née

Après que j'ai connu Jeannot

Maintenant nous mélangeons nos

Chaussures dans la cheminée.

 

 

De retour dans la capitale après ces escapades, c'est en s'installant à l'Hôtel de Beaujolais où vivent Bérard et Kochno que Cocteau repère le petit appartement du Palais-Royal qui deviendra sa dernière résidence parisienne. Il ne s'y installe cependant pas tout de suite mais y héberge un ami de Jean Marais, dont il semble être devenu inséparable depuis l'incorporation de ce dernier, Roger Worms.

 

 

 

 

Démobilisé en juin 1940, Marais ne retrouvera Cocteau dans le minuscule appartement qu'il loue au 36 rue de Montpensier qu'en septembre. C'est là, dans un petit cagibi aveugle que Cocteau écrit, après une nouvelle (et dernière) cure de désintoxication Renaud et Armide (août 1941).

 

 

 

Cocteau dans la cuisine de la rue de Montpensier

 Autoportrait de Jean Marais

 

 

Cette découverte de la peinture est plutôt une récidive puisque dans son autobiographie (pp46-47), Jean Marais raconte qu'il se présenta, lors d'un rendez-vous avec un metteur en scène (alors qu'il était encore correcteur de photographie) comme "peintre", exposant aux Indépendants. Le riche réalisateur lui acheta d'ailleurs un autoportrait (titré Jésus La Caille) payé en quatre fois dont il finit par refuser la livraison.

Après Radiguet et Desbordes, Cocteau ne fabrique plus d'écrivains, les vrais écrivains lui échappent. Désormais il fera des acteurs, fussent-ils médiocres, et des peintres. Lui qui fréquenta les plus grands, Gleize, Derain, Lhotte, Picasso, Matisse.. apprendra de ses nouvelles créatures comment s'essayer aux tableaux de chevalet sans céder forcément à son talent de décorateur. En cela Marais et Dermit seront d'une certaine façon ses vrais maîtres. Dessinateur (et ici l'autodidacte n'avait rien à apprendre) et peintre, sont en effet des métiers bien différents.

 

 

 

 

Portrait d'Yvonne de Bray

 

Le 3 septembre, la déclaration de guerre surprends Jean Marais et Cocteau à Saint-Tropez. Cocteau abandonne au sculpteur Fenosa l'appartement de la Madeleine dont il ne peut plus payer le loyer; il vit un temps au Ritz aux frais de Chanel, puis sur un petit yacht, Le Scarabée amarré à la péniche d'Yvonne de Bray et Violette MorrisLa Mouette, où il écrit Prima Donna qui deviendra Les Monstres sacrés.

 

 

 

 

 

Ce portrait, réalisé à Tilloloy n'est pas destiné à la comtesse mais à Mme Breton -surnommé La Marquise-, impresario de Charles Trenet, qui console Piaf du départ de Meurisse après le demi-échec du Bel-Indifférent qui partageait l'affiche avec Les Monstres sacrés.

 

Le "drôle de ménage" s'est enrichi d'un nouveau compagnon, Moulou, chien rencontré par Jean Marais dans la forêt de Compiègne pendant son passage à l'armée: c'est Cocteau qui le rebaptisera Moulouk pour le rôle qu'il lui destine dans L'Eternel Retour.

 Moulouk, dessin de Jean Marais retouché par Cocteau.

 Illustration (tardive) par Jean Marais du conte racontant la rencontre

Triangles

Contrairement à ce qu'on peut croire a posteriori, 1941 est une année faste pour le théâtre, comme bientôt pour l'émergence au cinéma de nouveau réalisateurs. Dès février, Marais s'est mis en tête de monter Britannicus de Racine, avec ses propres décors et costumes : sur la scène des Bouffes parisiens, (Willemetz lui a offert les soirs de relâche de Tovarich) il s'est réservé le rôle de Néron, confiant à Reggiani débutant le rôle-titre.

photographie Pierre Jahan 1941

 

En juillet, Jean Marais apparaît dans un spectacle totalement oublié mis en scène par Jean-Louis Barrault, auquel participent aussi Alain Cuny et Jacques Duphilo. Dans une arène de plein air qui jouxte Roland Garros, se déroule sur une musique d'Honegger dirigée par Munch 800 mètres, sorte de reconstitution des jeux Olympiques de 1924.


 

Jean Marais en Néron

Le public suit, la presse collaborationniste dénigre. Maurice Sachs écrit à Jean Marais son enthousiasme de circonstance, et se voit opposer une fin de non recevoir. D'autres spectateurs, on le verra en garderont un souvenir prégnant, même si le spectacle ne tient que quelques semaines.

Commencent alors les répétitions de La Machine à écrire qui ouvre au théâtre Hébertot de 29 avril, non sans que sous la pression Cocteau ait dû réécrire le dénouement. Ce n'est pas de la pièce, bientôt interdite, qu'on gardera le plus grand souvenir, mais de l'altercation entre Jean Marais et le critique Alain Laubreaux, qui fera de l'acteur une sorte de héros au lieu de lui attirer les représailles que Cocteau et lui pouvaient craindre.

 

 

 

Le groupe de ses admirateurs, comme la horde de ses détracteurs en concevra une émotion durable.

Selon Claude Arnaud, dont la biographie continue à faire autorité, Jean Marais aurait été sexuellement "insatiable" (On se rappellera toutefois que Marcel Khill se plaignait de la même tendance chez Cocteau quelques huit ans plus tôt): "Les amants d'une nuit croisaient les prétendants d'une vie, on parlait d'un riche monsieur, propriétaire des magasins du Louvre, disposé à produire des films pour l'obtenir." 

C'est une curieuse version des choses! Identifions d'abord le "riche monsieur" même si l'anecdote racontée par Jean Marais ( dans Histoires de ma vie p.160 ) est légèrement plus tardive:


Une nuit, à deux heures du matin, après le tonnerre de la DCA, un vacarme terrible: un avion est tombé sur le Palais-Royal, notre maison. En réalité, il s'est écrasé sur le magasin du Louvre. C'était un avion américain touché par un obus...

Un ami, Hubert de Saint-Senoch, me téléphone: "Jeannot! Un avion est tombé!.." Je l'interromps:"Rassure-toi, puisque tu m'entends, il n'est pas tombé sur nous, mais sur les magasins du Louvre."

Un grand silence... J'avais oublié qu'il était propriétaire de ces magasins.

 

Engagé puis renvoyé de la Comédie-Française avant d'y avoir joué pour des questions de contrats de cinéma qui tombent à l'eau les uns après les autres, essuyant l'interdiction de la reprise des Parents terribles au Gymnase, Jean Marais finit par décrocher un premier rôle dans le film Le Pavillon brûle où il sera affiché comme vedette.

Le petit succès d'estime de ce premier grand rôle au cinéma aura des conséquences imprévues sur la vie des deux Jean, car c'est pendant le tournage que Marais rentre en contact avec Paul Morihien.

 

Voici la version de Jean Marais:

Dans le film, je rencontrai Paul Morhien (sic) qui faisait de la figuration pour comprendre le travail d'un studio mieux qu'en le visitant. Je le présente à Jean qui l'invite à dîner. Pendant le repas, nous parlions de nos difficultés financières (nous en avions beaucoup...) Paul s'étonne: il suppose que nous ne savons pas nous occuper de nos affaires (il n'a pas tort). Jean lui propose de s'en occuper. Paul devient son secrétaire. Nous devenons de très grands amis Paul et moi.

Début mars 1942, Cocteau rédige les premières pages d'un journal: le volume de ses écrits de guerre ne paraîtra que longtemps après sa mort, comme volume VII du Passé défini. Et pour cause, on y trouve tout ce qui demeure pour certains impossible à entendre, la rumeur de la vie qui continue:

Beauté prodigieuse de Paris en 1942. Les sirènes. La foule qui profite des alertes pour déambuler dans les ténèbres. Une fenêtre rouge. La Comédie-Française complètement illuminée. Les Allemands qui découvrent des France les unes sous les autres et déchiffrent des énigmes. Les voyageurs qui arrivent de zone libre, stupéfaits par la ville comme de vieilles dames de province en exil avec la cour. Les restaurants où se vend toute ce qui ne doit pas se vendre, malgré les punitions, les amendes, les fermetures. Les danses clandestines, les orchestres dans des caves, les insultes de la presse, les théâtres qui regorgent de monde, les jeunes acteurs qui émergent, les vieilles tragédiennes qui rejouent, la jeunesse qui grouille et qui nous donne à lire pièce sur pièce. Jean Marais poursuivi dans la rue par des grappes de jeunes filles qui veulent des autographes. Le soir, je longe la queue interminable qui attend le spectacle de la Comédie-Française. J'entre dans le Palais-Royal, et de cour en cour, de colonnade en colonnade, je rentre chez moi, dans la ville interdite, la ville chinoise, la vile italienne, la ville Padoue, la Venise, le Hong-Kong des joueurs de Balzac. (Cocteau Journal de guerre)

L'année 1942 est entièrement consacrée à des projets de cinéma, un retour obligé à cette discipline, Cocteau n'ayant jusqu'alors réalisé que Le Sang d'un Poète passé relativement inaperçu. Cocteau ne s'imagine pas réalisateur, il se contente d'adapter et de dialoguer. Après La comédie du bonheur de Marcel Lherbier, (sortie en Italie en 1940, pas avant juillet 42 en France), il réécrit pour Jean Marais  les dialogues du Lit à Colonnes d'après la nouvelle de Louise de Vilmorin qui n'a pas réussi à obtenir qu'Alain Cuny tienne le rôle principal.

 

Cocteau Louise de Vilmorin en 1934

 

 

Durant le tournage Jean Marais rencontre Mila Parély, jeune première avec qui il vit, à l'en croire, une aventure torride et brève. La légende voudrait que ce soit Roland Petit, lors d'une réunion amicale rue de Montpensier qui ait suggéré le premier que tant de beautés réunies ne devaient pas se perdre et qu'ils fissent des enfants. Quant au degré de sérieux du projet, Cocteau écrit encore à Jean Marais, le 20 février 1945: "Mila est convaincue que tu l'épouses. Après tout ce ne serait pas si mal. Elle disait: "Il faut que je le sache car alors je changerai toute ma vie" (d'un air très grave)". Elle fera partie de la distribution de la Belle et la Bête, dans le rôle d'Adélaïde, l'une des méchantes sœurs...

 

Le film raconte l'histoire d'un prisonnier, compositeur, qui se fait voler son opéra (Le Lit à Colonnes) par son geôlier. Nul doute que cette histoire de plagiat frauduleux ait irrité Laubreaux, condamné en 1928 pour avoir volé son premier roman à un auteur calédonien publié dans le quotidien insulaire de son père.

Jean Marais mettra une dizaine d'année à achever ce portrait de Mila Parély

 

L'opportunité d'un plus grand rôle se présente: Marais est engagé pour tourner en Italie le Carmen de Christian-Jacque, où il partagera la vedette avec Viviane Romance. Prévu pour ne durer que trois mois, le tournage s'éternisera jusqu'au printemps 1943.

"Jean m'emmène à une exposition d'Arno Breker [l'inauguration de l'exposition Breker a lieu le 15 mai 1942 à l'Orangerie des Tuileries]. Ce sculpteur, intime d'Hitler, n'était guère aimé en Allemagne. On l'appelait "le Français" parce qu'il aimait la France où il avait vécu à l'époque héroïque. C'est à ce moment-là que Jean l'avait connu et s'était lié d'amitié avec lui. Je crois même qu'ils avaient habité ensemble. Pour Jean, l'amitié passait avant tout et n'avait pas de frontière. Il était incapable de refuser de voir un ami, et Arno Breker avait dit qu'il ne souhaitait rencontrer que deux hommes: Cocteau et Picasso qu'il avait également connus chez Maillol.

A l'exposition d'Arno Breker, à l'Orangerie, statues géantes, sensuelles, humaines, ce qui fait dire à Sacha Guitry : "Si ces statues entraient en érection, on ne pourrait plus circuler."

Je ne comprenais pas ma popularité, n'ayant presque rien fait. Sur mon passage, des jeunes filles se demandent tout haut si je pars pour l'Italie et discutent au sujet de mes cheveux noirs. Christian-Jaque me les a fait teindre, alors que Mérimée décrit Don José blond.

Je pars, une séparation de trois mois en ce moment nous serre le cœur. Se reverra-t-on?

J'emmène Moulou. Je lui parlerai de Jean. J'emporte aussi le manuscrit de l'Eternel Retour. Jean, furieux des films qu'on me proposait, avait décidé d'écrire "mon film". "Il te faut un héros et une grande histoire d'amour. Depuis que le littérature existe, il n'y a eu que deux grands sujets d'amour, Roméo et Juliette et Tristan et Iseult. Tu dois être, tu es Tristan."

Il transposa l'histoire dans notre époque. j'emportai donc dans mes bagages le tremplin de ma future carrière." (Jean Marais Histoires de ma vie pp143-144)

En attendant le retour de Jean Marais, Cocteau lui-même fait diverses apparitions à l'écran. Il joue un petit rôle dans Le Baron fantôme de Serge de Poligny, dont il a récrit les dialogues de fond en comble.

 

23 novembre 1942: Jean Marais ; " J’ai reçu par Paulvé ta photo. J’étais ahuri en ouvrant l’enveloppe de voir ce baron inconnu. J’ai bien ri quand j’ai enfin compris que c’était toi."

Cocteau 1942 dimanche (sans date) : "Paul t'a raconté qu'il m'a fallu tourner le vieux fou dans Le Baron Fantôme. Hélas! le film n'est pas en couleurs et tu ne verras pas ma superbe robe de chambre rouge!.. Hier, j'ai fait jouer un chat. Dieu que j'aimerais mettre notre Moulou en scène"

 

En 1943 il sera Musset dans La Malibran de Guitry.

 

Le 20 janvier 1943, Mme Cocteau mère meurt:

25 janvier 1943: "Voilà qui est fait. Le cimetière était la seule chose atroce. On nous jette dans un véritable urinoir de la place Clichy. Mais cela compte peu. Maman circule enfin librement et ne me quitte plus. Elle était à l'opéra -où la répétition était très belle et très noble [Il s'agit de la reprise d'Antigone d'Honegger, sur le texte de Cocteau].

 

La dernière lettre d'Italie de Jean Marais est datée du 2 mars

"Cette fois c’est fini : je ne peux aller à Paris avant ton film. C’est pour moi un vrai crève cœur. Je sentais que j’en avais un grand besoin moral... Viviane part ce soir"

 

Histoires de ma vie semble prouver que Jean Marais fit tout de même un bref passage à Paris avant de repartir pour Nice mi-mars 1943 pour le tournage de l'Eternel Retour qu'il a tant attendu.

Je suis heureux de me retrouver dans l'atmosphère qui se dégage d'un lieu dès que Jean l'habite, de retrouver le petit paradis de la rue de Montpensier.

 

 

Jean me fait lire Le Condamné à Mort de Jean Genet. Il me raconte comment il a connu l'auteur de ce poème bouleversant: deux jeunes garçons, François Sautin (sic) et Laudenbach, lui apportent un jour le poème.Il y découvre une violente beauté... Quelques jours plus tard, ils apportent le manuscrit de Notre Dame des Fleurs. Genet viendra le reprendre lui-même. Il vient. Jean a lu le livre, ne l'a pas aimé, le lui dit. Jean Genet quitte furieux la rue Montpensier. Mais le génie de Genet opère sur Jean... Il prie Jean Genet de revenir.

-Il faut que tu le rencontres, me dit Jean. Il t'admire. (pp 145-6)

Dans son livre de souvenirs, Jean Marais déforme systématiquement les noms, Sentein (le petit Franz) devient Sautin, même Genet s'orne d'un accent circonflexe.

 

 

 

Pendant que je tournais à Nice, Jean Genet m'a téléphoné. Il veut me voir. Nous partons en même temps, lui de Villefranche où il se trouve, moi de Nice, à pied. On se rencontrera quand on se rencontrera.

Il me connaissait parce qu'il avait assisté à une représentation de Britannicus.

- Depuis, me dit-il, j'ai envie d'écrire pour le théâtre, pour toi. Tu auras du succès le jour où tu joueras un homme laid.

Il me donne à lire Héliogabale, une pièce qu'il avait écrite pour moi. Je n'aimais pas beaucoup sa pièce. Après son poème et son livre, j'attendais l'impossible. Je le lui dis. Il m'approuva et me promit d'écrire une autre pièce...

Paul m'emprunta de l'argent, loua un local sous les arcades du Palais-Royal, installa une librairie et une maison d'édition pour publier Jean Genet. (p151)

 


 

 

 

 

Je peins une orchidée offerte par Josette Day : la fleur est tenue par une main gantée de blanc; le fond est ma fenêtre demi-ronde par laquelle on aperçoit le jardin du Palais-Royal.

 

 

 

portrait présumé de Genet en communiant (1922)

 

Cocteau dans la librairie Morihien préparant son exposition autour de la licorne (1947)

Quelque capitale que soit la rencontre entre Genet et Cocteau, elle reste un hasard; c'est bien Jean Marais que Genet cherchait à approcher. Ebloui par Britannicus, il cherche un interprète et se conçoit lui-même comme dramaturge, voire scénariste de cinéma. Ainsi, c'est sur sa demande que Sentein (rencontré en septembre 1942) porte en décembre rue de Montpensier Pour la Belle, dont il y a tout lieu de penser qu'il s'agit de la première version de ce qui deviendra Haute Surveillance. Jean Marais absent (toujours en Italie) c'est Cocteau qui lit la pièce.

"En janvier 1943, me semble-t-il, j'appris de la bouche de Marais, qui venait de rentrer, que Cocteau ne l'avait guère appréciée. Je retardais de rapporter à Genet ce mauvais résultat de ma démarche en lui suggérant de communiquer à Cocteau l'exemplaire dactylographié qui lui restait (les autres perdus) de Notre-Dame des Fleurs dont il m'avait lu quelques pages et dont j'attendais meilleur succès auprès de Cocteau. "(Lettre de Sentein à H.E. Steward)

Comme on sait Sentein ne délivra pas lui-même le livre ni Le Condamné à Mort. Genet, lui, se lance dans la rédaction d'une nouvelle pièce, celle qu'il offre à Jean Marais sur la route de Nice. On a longtemps cru la pièce détruite, mais Genet en montre en février 1944 une version en trois actes à Olga Barbezat (femme de son futur éditeur lyonnais) et la pièce figure dans le contrat d'édition Morihien de mars 1943, lequel engage l'auteur pour "un poème, trois romans" (sans précision de titres) et quatre pièces de théâtre: La journée castillane, Persée (perdue), Pour la Belle et Héliogabale.

Interrogé par Edmund White lorsqu'il concoctait sa biographie de Genet, Morihien avoue avoir vendu le manuscrit d'Héliogabale à un libraire amateur d'autographes (il ne sait plus qui) dans les années 50. Gageons que cet exemplaire (qui circula beaucoup) existe toujours, en mains privées, puisque Sothebys vendit en 2004 le dactylographe de La Journée castillane, en provenance de la collection de Paul Morihien, sans naturellement qu'aucune tentative d'achat ou de préemption ne soit menée; la citation des premières didascalies laisse penser qu'il pourrait s'agir d'un Don Juan:

''Un escalier de pierre entre deux paliers. Rampe de pierres. Murs où la pierre est apparente ; c'est l'intérieur d'un château, l'escalier conduit aux appartements de Don Juan Hernando, en costume de nuit (17 ans) très troublé...'' Ainsi commence La Journée castillane, l'une des deux premières pièces de théâtre de Genet, jusqu'alors déclarée perdue, conservée en réalité par Paul Morihien, son premier éditeur...Les six poèmes en prose, retrouvés avec ce tapuscrit et peut-être inédits, sont d'une inspiration différente et peuvent être rapprochés des poésies pénitentiaires : des voleurs se regardent, la tige d'une rose blanche entre les dents. (http://www.sothebys.com/fr/auctions/ecatalogue/lot.97.html/2004/books-and-manuscripts-pf4006)

Serait-ce la pièce que Cocteau, particulièrement méfiant en matière de théâtre, et enclin à croire que tous les jeunes auteurs le décalquent n'avait pas aimée? le 16 février,  Jean Cocteau note dans son Journal : « J. Genet m'a apporté son roman [Notre-Dame des fleurs]. [...] On rêve de posséder ce livre et de le répandre. D'autre part, c'est impossible et c'est très bien que ce soit impossible. L'exemple type de la pureté aveuglante et inadmissible. [...] Genet est un voleur poursuivi par la police. On tremble qu'il ne disparaisse et qu'on détruise ses œuvres. Il faudrait pouvoir les éditer, à quelques exemplaires, sous le manteau. »

Le 22, il ajoute: « La bombe Genet. Le livre est là, dans l'appartement, terrible, obscène, impubliable, inévitable. [...] Pour moi, c'est le grand événement de l'époque. Il me révolte, me répugne et m'émerveille. [...] Mais que faire ? Attendre. Attendre quoi ? qu'il n'existe plus de prisons, de lois, de juges, de pudeur ? [...] J'ai relu Notre-Dame des fleurs ligne par ligne. Tout y est odieux et prestigieux. Genet dérange ». 


C'est alors que germe l'idée de transformer Paul Morihien en libraire-éditeur, pour publier le livre impubliable: mais il faut, ne serait-ce que pour se procurer le papier sous l'occupation, l'entremise d'un véritable professionnel. Commencent les longues tractations avec Denoël (éditeur de Céline comme d'Elsa Triolet, toujours en quête d'ouvrages aux qualités sulfureuses).

23 février:   « François Sentein a presque fini de ponctuer Notre-Dame des fleurs. Dîner hier chez Denoël. J’en parle à table. Il m’offre de publier le livre sous le manteau. Cent cinquante ou deux cent cinquante exemplaires. »

 

 

Jean Marais portrait de Genet (1947) premier tableau connu de l'écrivain

Cocteau Lettre à Jean Marais

jeudi (non daté, mais avant le 20 avril puisque c'est à cette date que Cocteau se rend à Nice sur le tournage de l'Eternel Retour): "Quant à Genet il t'a reçu comme un coup de soleil. Sa lettre est rose vif, pareille à ceux qui pèlent. Il pousse le délire (fièvre du coup de soleil) jusqu'à essayer de m'apprendre qui tu es! (sic) mais c'est adorable. On a fini de corriger les fautes de frappe de son livre. On le retape et je le porte à Denoël qui ne se tient plus d'impatience (il ne faut pas dire qu'il se charge d'éditer le livre. personne au monde ne s'en mêle. C'est un livre né de la neige et du feu.)"

 

Arrêté le 29 mai pour le vol d'un tirage original de Verlaine, Genet écrit à Sentein de la prison de La Santé en date du 3 juin:  « J’ai écrit à Denoël. Je ne sais pas ce qu’il fera pour moi.» Il prévient Cocteau de l'arrestation, lequel remettant le cas dans les mains de l'avocat Maurice Garçon, viendra défendre en personne Genet devant le tribunal. La presse collaborationniste se gausse, insinue que Cocteau et le voyou dont les oeuvres sont des projets avortés, sont amants. La haine se transforme en agression. Le 27 août Cocteau, reconnu par le service d'ordre qui encadre un défilé sur les Champs-Elysées de la légion des volontaires engagés auprès des allemands pour se battre à leur côtés sur le front russe, parce qu'il refuse de les saluer, est violemment passé à tabac. Jean Marais envisage d'assassiner Laubreaux. Paul Morihien et ses amis du Racing l'emmènent en Bretagne sous prétexte de lui fournir un alibi, et parviennent à l'en dissuader. Pendant ce séjour, Jean Marais découvre qu'il est atteint de somnambulisme.

Les projets (faut-il écrire les fantasmes?) d'assassinat ne s'arrêtent pas aux français. Marais situe en 1943 cette anecdote qui n'est pas sans rapport avec divers éléments de la trame narrative du futur roman de Genet Pompes funèbres:

"Un soir, je vais à la répétition générale d'une pièce de Sacha Guitry. A l'entracte, un homme s'approche de moi: "Je suis Arno Breker, me dit-il. J'ai vu votre film Carmen à une projection privée. Je souhaite vous avoir pour modèle. Consentiriez-vous à venir en Allemagne et poser pour moi?" Je n'avais jamais rencontré Arno Breker, mais j'avais vu ses oeuvres à son exposition. Il était distingué, serein, sûr de lui. J'invoquai des contrats de film, des projets de théâtre qui m'obligeraient de rester à Paris.

... A la sortie du théâtre, rentrant à pied rue Montpensier, mon imagination éclate: "Pourquoi ai-je refusé de partir et de poser pour Arno Breker? me disais-je. Breker est l'ami intime d'Hitler. Si je pose pour lui, je verrai donc Hitler et je le tue."

 

Genet, condamné à trois mois de prison (en partie couverts par la détention préventive) profite de son séjour à l'ombre pour commencer Miracle de la Rose, pour lequel Denoël lui consent une avance de 6000 francs. Le 8 septembre, Jean Cocteau note dans son Journal, à propos de Jean Genet qui vient de sortir de prison : « Visite de Genet. Il sortait de chez Denoël. Le système du livre sans nom d’auteur le blesse à mort. Il s’oppose à ce que son livre paraisse. Il a dû le dire à Denoël en termes incompréhensibles. " Je perds 25 000 francs " s’est écrié Denoël. Genet a dû répondre : " Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? "

Le 25 décembre, Genet est transféré au Camp des Tourelles, prison réservée aux indésirables sans profession, antichambre de la déportation. Il s'irrite des hésitations de l'éditeur et tente de négocier avec Barbezat une nouvelle édition. A sa sortie de prison il récupère quelques exemplaires. Le stock sera distribué durant l'année 1944 par Paul Morihien, dont deux amis livrent l'ouvrage à bicyclette ou en side-car à une liste de riches homosexuels et amateurs d'art.

Genet écrit à Paul Morihien : «  j'ai pris les neuf exemplaires de N.D. des Fleurs, que je fais vendre... Je te remettrai les 30.000 frs, moins 10.000 dont j'aurai besoin... Avec Robert, nous imprimons dès cette semaine les dessins de N.D. des Fleurs... Nous comptons en retirer 600.000 frs dont 200.000 pour toi..." On ne sait rien de dessins pour ce livre (peut-être certains des Caillaux de l'édition des poèmes reniés). Genet confiera plus tard:

« Mon rêve aurait été de le porter ou d'être de connivence avec un éditeur qui l'aurait fait paraître sous une couverture tout à fait anodine et l'aurait diffusé à peu d'exemplaires, disons trois ou quatre cents. Ce livre aurait cheminé dans des consciences non prévenues. Malheureusement ce n'était pas possible. Il a bel et bien fallu le vendre à un éditeur qui l'a vendu à des pédérastes ou à des écrivains, mais c'est presque pareil tout compte fait : c'étaient des hommes qui savaient à quoi s'en tenir. Mais j'aurais voulu que mon livre tombe entre les mains de banquiers catholiques ou dans des chaumières, chez des agents de police ou des concierges. »

Notons qu'en dépit de ses rodomontades, Genet cédera aux sirènes de la convention et n'hésitera pas à édulcorer son texte lors de la reprise par Gallimard pour les oeuvres complètes...

Notre-Dame des Fleurs commence à circuler en décembre. Denoël l'a fait imprimer à Monaco "aux dépens d'un amateur", dans un tirage à 350 exemplaires (en fait 700 avec une double numérotation).

 

A Noël 1943, Cocteau et Marais sont en Bretagne, reçus, avec lui, par des amis de Paul. Le cadeau de Cocteau est une pièce qui répond aux conditions énoncées par Marais sous forme de boutade:

"Ne pas parler au premier acte, pleurer de joie au second, et tomber à la renverse dans un escalier au troisième".

Il veut l'appeler "Azraël" (l'Ange de la Mort) mais le titre est déjà pris. Il pense à "La Mort écoute aux Portes"... Il propose encore "La Belle et la Bête"."Oh! non, Jean, m'écriai-je; j'aimerais tellement que tu fasses un film avec La Belle et la Bête!" La pièce, d'une beauté singulière, s'appela L'Aigle à deux Têtes."

photographie de plateau R. Voinquel

Paris non plus n'était pas frivole. Il était léger, mais dans le bon sens du mot. Comme si le danger n'existait pas, avec un visage avenant sous la menace. Les concerts, les cinémas, les théâtres refusaient du monde. Paris crânait et ne voulait pas montrer à l'occupant son inquiétude ni sa souffrance.

Jean écrivait La Belle et la Bête.

De mon côté je m'entendais avec le théâtre Edouard VII pour monter Andromaque. (Histoires de ma vie p 161)

 

dessin de Cocteau pour l'UJCF (programme d'Andromaque)

Tandis que Cocteau, en retrait de la vie publique achève Léone, poème auquel il travaille depuis trois ans, la nouvelle mise en scène de Racine par Jean Marais déclenche un scandale d'une envergure inattendue.

 

Si Paris fait semblant d'être léger en 1944, les passions s'exacerbent: trois décès  marquent pour Cocteau cette année sombre: Giraudoux, Max Jacob, Jean Desbordes.

Jean Marais tente d'approcher le réseau de résistance qui s'est formé à l'Union des Jeunes Comédiens pour lequel Louis Jourdan (un temps emprisonné par les Allemands pour avoir refusé de figurer dans des films de propagande) fait office d'agent de liaison:

- Il y a quelques mois, tu m'avais dit que chacun d'entre vous était chargé de trouver deux personnes. Je t'avais répondu que j'aimerais être l'une de ces deux personnes. Depuis, je n'ai plus entendu parler de toi.

- J'ai parlé de toi, me répondit-il. On m'a fait remarquer que tu vivais auprès de quelqu'un de trop bavard.

... J'ai été blessé par le jugement de Louis Jourdan et je n'ai pas insisté.

Il semblerait que Cocteau ne lui en ait pas tenu rigueur.

                                                           

 

* * * *                   

21 août 1944

 

Arbres menteurs faisaient de fausses forêts vertes

Et tout à coup Paris à bout de nerfs

Illuminait ses fenêtres grandes ouvertes

Et les cloches de Notre-Dame des Victoires sonnèrent.

 

Les chars étaient venus. La nouvelle était vraie.

Les soldats profitaient de la nuit des voleurs

Et comme on voit sécher le linge sur les haies

De toutes les maisons sortaient les trois couleurs.

 

Epouvantails jetez les branches de vos casques

On reconnaît votre arbre aux gestes des pendus.

Les faubourgs sont jonchés de pavés et de masques

L'émeute aux cheveux longs hait les crânes tondus.

 

Arrachez de nos toits l'étendard des pirates

Ce n'est pas un drapeau comme on en fait chez nous.

Voici la barricade et ses fleurs écarlates

Voici l'ombre étoilée avec des yeux de loup.

 

Ne saviez-vous donc pas qu'une ville s'éveille?

Qu'un baiser met debout une ville qui dort?

Ne connaissez-vous pas la rage des abeilles

Lorsqu'un voleur de miel touche à leur ruche d'or.

programme d'Andromaque (on notera que la musique de scène était de Django Reinhardt)

 

La première en avril partage un public en partie constitué de membres du PPF de Doriot, venus jeter des bombes lacrymogènes. La critique fustige "un spectacle pédérastique", "Racine accommodé à la sauce caméra".Philippe Henriot (qui sera bientôt assassiné) dénonce en Jean Marais un danger pour la France "pire que les bombes anglaises". Le théâtre est occupé par la Milice manu militari qui ravage la salle (la cane d'ambassadeur sculptée par Picasso dans un manche à balai disparaît à cette occasion), la pièce n'est pas interdite, mais Jean Marais vit sous la menace permanente de l'arrestation. A Londres, la BBC clame: "Patience, Jean Marais, nous serons là bientôt!"

Cocteau commente: "Marais peut être fier d'avoir suscité avec Racine le même scandale que Parade, que Les Mariés, que Le Sacre. Il réveille en sursaut des personnes qui somnolent et qui aiment la somnolence". Il prend la plume en sous-main pour plaider en place de Jean Marais la cause du spectacle.

Affaire de théâtre toujours, le 12 avril, Cocteau a la prudence de refuser de succéder à Vaudoyer en tant qu'administrateur de la Comédie française.

Cocteau portrait de Louis Jourdan au printemps 1944

 

* * * *

 

Après la libération de Paris, le 25 août, Jean Marais s'engage dans la division Leclerc. Alors qu'il hésite à leur annoncer sa décision,Paul Morihien et Cocteau lui disent en substance:

- Tu joues les héros au théâtre et au cinéma. Tu dois l'être dans la vie et t'engager dans la division Leclerc... Je les regarde, ahuri.

Marais et son fidèle compagnon, Moulouk, partent en campagne le 7 septembre.

 

 

 

Extraits de lettres de Cocteau à Jean Marais:

7 novembre 1944  : Mon fils Jeannot,

Lorsque les journaux parlent "d'avance dans les Vosges" il me devient impossible de vivre et pourtant avec quel calme (le tien) je devrais suivre ton camion, m'asseoir entre Moulouk et toi. Paul est toujours loin et malgré la maison pleine de monde qui passe, je suis seul, d'une solitude effrayante (...) Les Albert m'ont donné un journal dans lequel on te reconnaît dans un groupe. C'était comme un bélinogramme que je recevais par les ondes. Tu es de profil, debout près d'une table avec le pied sur un banc en face de deux camarades qui mangent. Ta maman possède aussi cette photo mauvaise et qui était la plus belle à mes yeux. Je voudrais te raconter mille choses de cette ville pluvieuse et triste. Mais cela m'est difficile car je n'ai pas le courage de m'y mêler et de m'intéresser à ce qui se passe.

7 décembre 1944  :  T'ai-je raconté que je suis passé au comité d'épuration du cinéma devant Lestringuez. C'était très drôle. Sans mon inquiétude permanente à ton sujet, l'époque m'offrirait de curieux spectacles. Hélas, je ne suis pas en état de les goûter et d'en rire.

10 décembre  :  Le Palais-Royal ressemble à ton tableau qui simulait une sorte de neige et je vois tes orchidées devant la fenêtre...

18 décembre  :  J'ai donné la photographie mangeant la soupe à Pierre Loste qui doit la mettre sur la couverture d'un nouveau journal.

29 décembre  :  Mon Moulouk chéri,

Je te mords tes petites oreilles et j'embrasse ta bonne joue et tes belles pattes et je te frotte le ventre et je te félicite, pour Noël, d'être l'ange gardien de ton papa.

(...) Ne te sauve pas. Il irait te chercher et il risquerait de perdre sa voiture. Je te garde une place chaude sur mon lit puisque tu veux bien y venir quelquefois.                          Papa Jean

 

vendredi 9 février 1945  :  Paul a vu Mila hier, encore assez malade. Elle a dit qu'elle t'épouserait tout de suite s'il s'agissait de te faire venir et qu'elle te libérerait ensuite. Mais je ne te le conseille pas.

S'il est à nouveau question de mariage, c'est qu'il offre quatre jours de permission. A la lettre où Marais demande conseil, Paul Morihien répond: "Mila n'a pas beaucoup de cheveux, tu as de mauvais yeux : imagine que vous ayez un enfant chauve à lunettes."

15 février  :  J'ai eu ce matin deux belles surprises. Une lettre de toi où tu me racontes que ton capitaine t'a félicité de ta conduite... et le téléphone de Jean-Pierre qui m'annonce que tu es proposé pour la croix de guerre. J'en aurai bien de la joie et de la fierté.

Selon Jean Marais, qui ne la porta jamais pour ne pas offenser "les vrais héros", il aurait obtenu la croix de guerre pour avoir mangé des confitures (la gourmandise l'ayant poussé à rester dans son camion sous les bombes, attitude exigée par les ordres des supérieurs). Il tenta sans succès d'en faire plutôt bénéficier Moulouk.

Dimanche (sans date, probablement fin mars, la 2ème D.B. étant au repos dans l'Indre jusqu'au 8 avril)

Retour compliqué par l'huile américaine qui ne se mélange pas à la nôtre... J'étais si content de t'avoir vu que Paul me regardait avec stupeur. Je riais, je m'amusais, j'écrivais, je retrouvais mon activité des grandes circonstances. Sans doute me doutais-je secrètement de ce qui m'attendait au retour. A 6 heures on m'a demandé au cabinet de Gaulle et Gaston Palewky m'a annoncé que "c'était fait". Tu auras dit-il des nouvelles dans huit jours.

Jean Marais permissionnaire, le tournage de La Belle et la Bête (où son rôle est triple) peut commencer. C'est chose faite à partir du 26 août. Survient une suite de catastrophes: Jean Marais souffre d'anthrax, Josette Day chute de cheval, la lumière électrique faisant défaut, il faut tourner la nuit, les arcs déclenchent chez Cocteau une crise de furonculose et de phlegmons qui manquent de l'emporter. Interrompu du 13 septembre au 6 novembre, le tournage se poursuit jusqu'au 11 janvier 1946. Durant son séjour à l'hôpital où la pénicilline importée d'Amérique le sauve, Cocteau ébauche La Crucifixion.

Le film, ignoré par Cannes sort en décembre couronné par le prix Louis Deluc. Le succès, même auprès du public ne se construit que très lentement. Cocteau, convalescent (après une jaunisse) commence La difficulté d'être à Morzine, rédige Un ami dort à La Rocheposay, voit la création de son ballet Le jeune homme et la mort, écrit le scénario de Ruy Blas.

Jean Marais autoportrait en Ruy Blas

Lettres à Jean Marais 1946

(sans date, fin janvier) Mon Jeannot,

Nous sommes échoués dans un lieu atroce et dans la chaleur. La cure est loin de l’hôtel... Si je n'avais pas Milly au bout; je me demande où serait mon courage... Paul arrangera Milly de telle sorte que nous pourrons peut-être y habiter à notre retour... Mon Jeannot, ayons du courage. Notre maison de Milly nous consolera de tout. Je t'embrasse.

21 février 1946  :  Je travaille au poème (Crucifixion) avec l'espoir qu'une ou deux personnes (dont toi) verront le drôle de travail qu'il représente. Il comprendra vingt-quatre strophes, traduites du français dans une autre langue qui est la mienne, la nôtre, et que peut de types qui nous entourent savent lire. Entre mes heures de travail (très dur) je pense à Querelle et je couve (sic)(dans ma tête) des pages et des pages de dessins.

mai 1946  :  Mon Jeannot, La vie est supportable grâce à Martin qui est devenu Moulouk (le chien Martin est le fils de Moulouk), un vrai petit ange. Ce matin, je l'ai mené à Saint-Maurice où il a pissé partout, au son, au mixage, etc. Il mange ce qu'il reste de la maison. Sa ressemblance avec Moulouk est hallucinante...  Je l'adore, c'est encore une part de toi... Le film est terminé depuis ce matin (le mixage final de La Belle et la Bête).

août 1946  :  Paul travaille sur Milly qui coûte des fortunes. Je tâche de réunir les sommes et me demande comment nous vivrons après. Mais peu importe. Il vaut mieux avoir Milly et des difficultés que des difficultés au Palais-Royal. Alors, vive Milly!

Les Lettres à Jean Marais ne comportent aucune missive pour toute l'année 1947. C'est l'année où le couple emménage à Milly, c'est aussi paradoxalement celle où ils cessent de vivre ensemble:

Jean Marais Histoires de ma vie (p 183) Jean ne pouvait plus travailler rue Montpensier. Trop de coups de téléphone, de sonnette, trop de visiteurs pour moi et pour lui. Il rêve d'une maison, Paul en déniche une à Milly-la-Forêt. Nous avons tous les trois le coup de foudre. Son style, son porche, ses tours modestes, son allure de presbytère, ses douves, son jardin de curé, le bois et la forêt de Fontainebleau à deux pas.

Nous n'avons pas assez d'argent, ni l'un ni l'autre, mais en nous réunissant, et en empruntant nous arrivons à l'acquérir. Comme pour l'achat, Paul nous demande à chacun les mêmes sommes pour l'aménagement. On installe chacun son coin: Jean au premier étage, moi au second: pour le rez-de-chaussée nous collaborons. Jean peut écrire, dessiner: moi peindre, étudier; Moulouk se promener.

 

Renaud Camus, dans Demeures de l'Esprit, raconte:

Cocteau, à ce moment-là n'en pouvait plus de son petit entresol au Palais-Royal... où il était harcelé par les fâcheux et ne pouvait ni travailler ni se reposer. Il voulait une maison à la campagne, pas trop loin de Paris, où il pût être un peu tranquille. Morihien lui parla de la maison de la rue du Lau, à Milly-la-Forêt, qui était alors en vente, à la suite de la mort de sa propriétaire, la comtesse de Virel. L'enthousiasme fut immédiat, et considérable l'émoi des habitants de Milly, qui n'en revenaient pas de voir arriver entre leurs murs antiques deux célébrité nationales plutôt qu'une, Jean Cocteau et Jean Marais, et même trois, car il y avait également, en ce temps-là, Moulouk, le colley de Marais...

Malheureusement Moulouk mourut d'avoir bu l'eau des douves, entre le jardin et le château. Un voisin avait une grosse entreprise de plantes médicinales, mais se mêlait aussi de cuire des betteraves rouges; jusqu'à trente tonnes par jour.

 

Et Sandro Cassati, dans Jean Marais une histoire vraie, ajoute:

C'est dans la librairie de Paul Morihien, qu'un jour, Edouard Dermit fait la connaissance du poète (leur rencontre a lieu au mois de juillet). Ce dernier est subjugué par la grande beauté du jeune homme. C'est un genre de coup de foudre. Bien vite, Cocteau propose à Doudou de devenir jardinier dans la nouvelle maison de Milly.

Peu à peu Doudou change de statut. Ce que Jean Marais ne comprend pas immédiatement. L'acteur est sans cesse par monts et par vaux, terriblement occupé, et ne voit rien de particulièrement gênant à ce que Cocteau soit gentil avec le jardinier.

Cependant, un soir, alors qu'il dort à Milly, Jean Marais, gourmand, descend en cuisine pour manger un peu du dessert qui l'a ravi pendant le dîner. En chemin il découvre Jean Cocteau et Edouard dans le même lit, enlacés. Bien que la relation amoureuse de Cocteau et Marais  se soit éteinte, Jean a malgré tout un pincement au cœur. Il comprend qu'une page est en train de se tourner, et que Doudou est en train de prendre sa place. Beau joueur, et détestant par-dessus tout le sentiment de jalousie, il s'éclipsera. Jean achète Le Nomade, un bateau amarré sur un bras de la Seine, dans la ville de Neuilly. La péniche deviendra rapidement un haut-lieu de la vie mondaine.

 devant la maison de Milly : Paul Morihien? Auric, Dermit, Cocteau, Marais, Babilée?

 

La version de Jean Marais est un peu différente:

Rue Montpensier, Jean donne l'hospitalité à un ami qu'il veut aider. Le coin de Jean est si étroit que je lui propose un échange avec le mien, plus grand. Mais il ne veut me gêner en rien et refuse gentiment mon offre.

Je cherche le moyen de rendre sa vie plus confortable. Si je déménage, Jean aura de la peine. Je prends le prétexte que je désire l'air et le soleil, l'appartement de la rue Montpensier n'étant éclairé que par la réverbération du jardin du Palais-Royal, puisque qu'il donne sous ses arcades. J'imagine qu'une péniche aurait l'air d'un caprice provisoire. Je trouve un petit house boat que j'installe dans un bras mort de la Seine, à Neuilly. Mon départ n'a pas l'air d'un départ."

Toujours est-il que le ton des lettres de 1948 ne change guère. Cocteau y donne même occasionnellement des nouvelles d'Edouard, comme il s'enquiert de la vie à bord de la péniche. En cette période de rupture de la vie commune, il est symbolique que Cocteau tienne à refermer le livre en réalisant le film des Parents terribles, si étroitement lié pour lui à l'idylle de Montargis. Le dernier chef-d’œuvre commun d'importance, Orphée donne à Dermit (figurant dans l'Aigle à deux têtes, stagiaire sur Les Parents terribles) son premier rôle au cinéma.

Le scénario d'Orphée, commencé fin 1946 répondait au départ à une demande de Jean-Pierre Aumont et sa femme à leur retour d'Amérique. Heureusement, leur producteur Decharme n'y comprit rien et croyant qu'on se moquait de lui, rompit le contrat, laissant la place à Jean Marais.

1946: Je souhaite que le film Orphée déplaise à Decharme et à Maria Montez (le femme d'Aumont) et que ce film me reste pour que nous le tournions ensemble. Dans ce genre de manœuvres, ma force d'inertie est extrême.

30 décembre 1948, de New York (où Cocteau est partie présenter l'Aigle à deux têtes): Mon Jeannot, je t'embrasse de toutes mes forces. Quel dommage que tu ne sois pas là. Il est vrai que les Bacchantes de New York te mettraient en pièces. Embrasse le Moulouk. Je t'aime et j'habite chaque minute sur le Nomade. Mille choses à Paul.

C'est encore après la sortie d'Orphée que Jean Cocteau entreprend de rédiger d'après des notes qu'il lui a expressément demandées le livre Jean Marais pour la collection Masques et Visages chez Calmann-Levy (les trois premiers chapitres sont De l' acteur/ Du peintre/ De son chien)

 

 

Début 1950, Jean Marais remarque le danseur américain, de treize ans son cadet, George Reich (élève de Balanchine et Martha Graham) qui danse au Lido parmi les boys d'Annie Cordy. Son coup de foudre ne semble pas réciproque. George accepte néanmoins plusieurs invitations à dîner:

Il a vu Orphée, qu'il n'a pas aimé... Un soir que nous dînons ensemble sur la péniche, il est pris de douleurs atroces au plexus solaire. J'appelle un médecin... Le médecin lui interdit de partir, même si je le raccompagne à son hôtel. Il reste chez moi.

Il y restera dix ans. (Histoires de ma vie p. 193)

Marais, Georges Reich et leurs chiens sur le Nomade (photo R. Voinquel)

 « Au portrait de Georges, j'ai ajouté sa délicieuse chienne Curane qu'il m'a laissée. Je lui fais poser sa main sur le col de Curane. Sa main c'est la mienne ». Extrait de TARDY Serge, « Jean Marais, l’œuvre plastique »,

 

La première lettre de Cocteau qui le mentionne date du 4 février 1951 à Santo-Sospir: Bref nous vous attendons toi et Georges. Je me repose avec mes toiles en attendant d'être apte à écrire.

Jean Marais L'oiseleur (1951)

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