Saint-Pierre de Villefranche

A peine le touriste débouche-t-il sur le quai, après avoir quitté la route qui serpente le long des forteresses de Vauban, qu'il rencontre à sa gauche, le fameux hôtel Welcome, où tant d'artistes célèbres vécurent, où tant d'invention singulières de notre époque prirent naissance.(...)

Si le voyageur se tourne à droite, il découvrira, entre les douanes, le Jimmy's Bar et le Tribunal de pêche qui la surmonte, cette Chapelle Saint-Pierre, pareille à une petite nef en cale sèche au bord de l'eau.

 

Laissons la parole à l'artiste, telle qu'il présenta l’œuvre dans son Guide sentimental et technique à l'usage des visiteurs de la Chapelle Saint-Pierre:

Pendant cinq mois j'ai vécu dans la petite nef Saint-Pierre à me battre avec l'ange des perspectives, envoûté par ses voûtes, enchanté, embaumé dirai-je, comme une pharaon attentif à peindre son propre sarcophage:

Elle, numéro d'octobre 1957

"Entrez vous-même dans la structure de l'édifice comme étant des pierres vivantes."

Le premier panneau de gauche est un hommage aux demoiselles de Villefranche, dans les atours qu'elles eurent avant que la grande vague de dépersonnalisation ne vînt balayer les charmes du langage et du costume.


En 1958 chez Fernand Mourlot, Cocteau fit paraître une série de lithographies d'après ses dessins de la chapelle. Curieusement la technique qu'il choisit pour les "coloriser" s"inspire du remplissage d' "écriture dépliée" typique du travail de la salle des mariages de Menton.


 

dessin inédit (1952) représentant deux pêcheurs devant Villefranche et le fort du Mont Alban

 

J'ajoute que toutes ces scènes observent la règle primitive de la peinture sacrée, en se situant dans le décor de Villefranche: ses quais, ses escaliers, sa citadelle.

La citadelle Saint-Elme (qui n'est pas de Vauban puis qu'elle fut construite sous Emmanuel-Philibert  en 1557)trône dans une fausse perspective au sommet de la fresque de l'abside. On croirait un monument d'Afrique du nord. De nouveaux bâtiment y ayant oussé et chassé les palmiers, on hésite à la reconnaître.

Pourtant, si l'on examine les cartes postales anciennes

Le panneau de droite est un hommage aux gitans des Sainte-Maries de la Mer. On y voit un guitariste accompagner la danse d'une petite fille, tandis qu'un pêcheur raccommode son filet...

La jeune fille dans la roulotte est un portrait de Carole Weisweiller (marraine de la chapelle), empruntée à une photo prise à Arles en présence de Picasso dont Cocteau avait déjà tiré ce dessin:

Cette fresque était jusqu'à il y a peu la plus abîmée de l'ensemble, rongée -prétendait-on par l'humidité remontant des salles froides des restaurants voisins, on n'en voyait plus que la moitié supérieure, et du  pêcheur on apercevait plus que le bonnet. Elle a été récemment restaurée, un peu trop rafraîchie peut-être, ce qui donne la sensation que les lignes nouvellement retracées ont été déplacées de quelques centimètres vers la droite et les pieds de la danseuse et du guitariste "améliorés" dans le sens d'un réalisme qui n'était peut-être pas ce que souhaitait Cocteau.

 

Comme c'est le cas pour certains éléments de la salle des mariages de Menton, on s'aperçoit que Cocteau s'est fortement inspiré d'une photo de Lucien Clergue:

 

 

A gauche, après la première colonne, se trouve la panneau du reniement de Pierre:

 

(cité dans Le Sud d'un Poète) un extrait du poème en prose Tryptique pour la Chapelle St-Pierre de Villefranche:

 

3-En ce temps-là, les servantes de Pilate disaient à ses gardes qui jouaient dans la cour du tribunal: "Voilà celui qui prétend ne par connaître l'homme" et elles riaient et les gardes riaient avec elles, et une servante qui portait un vase sur l'épaule dit à Pierre: Connaissez-vous cet homme qu'on juge? Et Pierre répondit : "Non". Et c'était l'aube et le coq chanta et Pierre se souvint de la parole de jésus et il pleura. Et cet homme qui pleurait redoubla le rire des gardes qui le firent mettre à genoux, et l'un d'eux lui tordit le pied comme c'était l'habitude pour brimer les jeunes conscrits. Et le coq chanta encore et ce fut le troisième chant du coq, et la troisième fois que Pierre avait renié son maître.

 

En choisissant de mettre en scène dans son guide de la chapelle ce détail de la fresque, on croirait que Cocteau se rappelle assez exactement ce passage de son poème de 1946 La crucifixion:

Gordien. Tel était le noeud

de muscles de cordes

d'un des vautours ne rêvant plus

que plaies et bosses

à l'extrémité d'une espèce

de mât de Cocagne. Il vit

mal, il entrevit

une échelle de coups de bâton

gravis par une horde

blanche de cuisiniers plumant des oies.

Alors un coq sonna de la trompette.

Le haut fut le bas: Plonge!

Plonge! lui criait-on

des cuisines.

La donation des archives de Lucien Clergue au Musée de Menton a révélé cette photo de gitans dont on comprend tout l'intérêt en rapport avec le reniement.


Le 8 octobre à Lucien Clergue

Demain à la chapelle je travaille sur votre groupe. Vous voyez que je ne vous quitte guère et que j'use et abuse de vous.

 

 

Le coq des lithographies du coffret Mourlot

 

Le garde de droite est bientôt effacé et remplacé par "une servante tournant vers le groupe sa tête et enjambant les marches d'un escalier en amorce" (25 septembre)

 

La baie des Anges (reproduit dans Le Sud d'un Poète), motif de la voûte.

 

 23 septembre 56

 j'ai dessiné le garde qui manquait à droite sur le panneau du reniement de Pierre. Nous avons décidé la méthode de travail suivante: après projection, je décide la mise en place. Brusset fixe l'ensemble des lignes au fusain, je corrige et je change. Une fois terminée cette besogne Brusset peint les lignes, je me charge ensuite des couleurs. La figure, les mains et les pieds du christ seront tracés sur cinq halos de peinture blanche...

 

A la place de la fresque du reniement devait initialement figurer d'autres pêcheurs dont l'un ailé:

A droite répond le panneau de l'Ange délivrant Pierre prisonnier d'Hérode

Dans cette fresque le personnage principal, celui vers qui se tournent tous les regard est le légionnaire au premier plan à gauche. Comme la tête de la servante aux trois doigts, il occupe une place légèrement disproportionnée:

étude du centurion endormi

Lithographie 1961

victime des outrages du temps, la figure l'avait été aussi d'un restaurateur d'occasion qui lui avait maladroitement tracé une "main de Mickey"

Chaplin et sa femme devant la fresque du sommeil de Pierre

 

L'abside: Pierre marchant sur les eaux et la pêche miraculeuse:

 

L'inspirateur probable du Saint-Pierre soutenu par l'ange alors qu'il marche sur les flots

 

Première esquisse du motif de l'abside

La fresque en situation

Lithographies des mêmes

Lettre à Milorad: le 4 octobre,

Me voici sur la terre entre deux échelles... Le président du syndicat des pêcheurs [Richard Castex] n'est autre que le petit gosse qui nettoyait ma barque. Il a trois filles et deux fils -qui eussent fait tourner la tête de Casanova et d'Oscar Wilde. Toute cette progéniture radieuse semble être sortie de son gros ventre. Il était lui-même ce que le pauvre Wilde appelait "un jeune Dieu".

22 octobre (le Passé défini V)

Les Castex (famille régnante de Villefranche), je les connais depuis 35 ans. Richard est devenu le président du syndicat des pêcheurs. Gros ventre. Cirrhose du foie. Son frère Charlot -une tête solide. C'est grâce à lui que j'ai la chapelle. Sans son intelligence on palabrerait encore. Son fils, il a hérité la beauté de la jeunesse du père et de l'oncle. Intelligence très vive. Hier je lui ai fait poser le pied du Christ.

 Robert Castex, neveu de Richard

 

 

Comme en témoigne cette lettre à son assistant Jean-Paul Brusset, Cocteau chercha longtemps le visage du Christ:

 

Samedi 17 novembre

J'ai mis trois jours à retrouver l'expression du visage du Christ: fermé, ouvert, simple, sublime, israélite, sage et fou -moqueur. Et moqueur avec quelle gentillesse, parce que Pierre ignore qu'un ange le soutient et qu'il pense couler à pic.

On fit courir le bruit que ce christ était en fait un autoportrait (lequel serait plutôt dissimulé dans les lignes abstraites de la colonne de gauche) comme certains, tels Noël Coward, pour faire un mot déclara: "j'ignorais que les apôtres ressemblaient tous à Jean Marais".

 

24 novembre (à Jean Marais)

 J'ai de gros problèmes avec Brusset qui se croit l'auteur de mes oeuvres, m'insulte par lettres, et me réclame 300 000 francs pour s'être gavé aux frais de la princesse et avoir repassé mes traits de fusain à l'aniline.

Vendredi 9 novembre

Je retourne à la chapelle où un jeune photographe italien imagine de photographier mes personnages avec des gens de Villefranche qui leur ressemblent. Le plus drôle c'est qu'on les retrouve...

Cette lithographie semble confondre le pêcheur (progressivement pourvu d'un casque romain) et le nageur, comme s'il s'agissait d'un portrait en miroir.

Après Brusset, c'est Pierre Béchon, venu peindre le trompe-l'oeil de la porte qui termine l'ouvrage.

Cocteau  examinant le Christ en bois d'Olivier de l'église St Michel transporté dans la chapelle (A Milorad, le 10-11-56 au dos d'une carte postale le représentant. Voici le Christ peinturluré que j'ai fait passer à la douche. Cette merveille est l’œuvre d'un galérien.)

En décembre, à Francine Weisweiller:

Le Christ décapé, déposé par les ouvriers dans une brouette pleine de sacs est devenu un objet sublime et digne d'un Bernin. Il daudrait que le chanoine me le laisse et ne l'emporte pas à l'église.

Le christ du galérien retournera sagement à l'église. Dans la Chapelle, il y en avait un de trop!

Cocteau devant le motif achevé de l'abside (photo Paris-Match) conçu de telle façon que la perspective ne révèle que petit à petit à mesure que le visiteur avance, le visage du Christ.

 

Influence inattendue: dans La pêche au thon (la pêche miraculeuse) de Dali, 1968, tableau acquis par la fondation Ricard, demeure quelque chose de la fresque de Cocteau

Lettre à Jean Marais (p 418): Santo sospir, le 14 août 1957
Mon jeannot,

Me voilà encore sur des échelles et au sommet de l'inquiétude de me demander si mon travail vaut la peine que je m'y donne (...) Ce mal est fort augmenté par la tristesse et déception que me cause l'attitude des pêcheurs de Villefranche qui s'enrichissent de la chapelle (vingt-cinq mille entrées) que je leur ai offerte et qui me traitent comme leur pire ennemi sans que je puisse comprendre pourquoi, allant jusqu'à fermer la porte avec un cadenas pour que je n'y puisse amener personne en leur absence.

Bref, de plus en plus, je constate que sauf toi et Francine et Doudou et quelques rares camarades, l'humanité me dégoûte et me dicte la solitude.

Commentaires (1)

iiKning
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sallowedh http://buycialis24ph.com

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