Terminus-Hôtel

De Toulon à Montpellier: Histoire de Pas-de-Chance

                   "Pour moi Toulon est une ville de province admirable... un décor de Puget et de Vauban

                   avec des marchés qui sont des temples grecs et des places qui sont des salles des fêtes... 

                   Elle me représente la paix, le repos, la noblesse, l'élégance, le calme... L'escadre ajoute

                   la  vie et  la jeunesse"...

 Extrait du Livre Blanc 

 

...je dus retourner à Toulon. Il serait fastidieux de

décrire cette charmante Sodome où le feu du ciel tombe

sans frapper sous la forme d'un soleil câlin...

De tous les coins du monde, les hommes épris de beauté

masculine viennent admirer les marins qui flânent seuls

ou par groupes, répondent aux œillades par un sourire et ne refusent jamais l'offre d'amour.

Le marin au verre de vin

Un sel nocturne transforme le bagnard le plus brutal, le Breton 

le plus fruste, le Corse le plus farouche en ces grandes filles

décolletées, déhanchées, fleuries, qui aiment la danse et

conduisent leur danseur, sans la moindre gêne, dans les

hôtels borgnes du port.

Un des cafés où l'on danse est tenu par un ancien

chanteur de café-concert qui possède une voix de femme

et s'exhibait en travesti. Maintenant il arbore un chandail

et des bagues. Flanqué de colosses à pompon rouge qui

l'idolâtrent et qu'il maltraite, il note, d'une grosse écriture

enfantine, en tirant la langue, les consommations que sa

femme annonce avec une naïve âpreté.

Un soir où je poussais la porte de cette étonnante

créature que sa femme et ses hommes entourent de soins

respectueux, je restai cloué sur place. Je venais

d'apercevoir, de profil, appuyé contre le piano mécanique,

le spectre de Dargelos. Dargelos en marin.

 

 

De Dargelos ce double avait surtout la morgue, l'allure

insolente et distraite. On lisait en lettres d'or Tapageuse

sur son bonnet basculé en avant jusqu'au sourcil gauche,

un cache-col noir lui serrait le cou et il portait de ces

pantalons à pattes qui permettaient jadis aux marins de

les retrousser sur la cuisse et que les règlements actuels

interdisent sous prétexte qu'ils symbolisent le souteneur.

Ailleurs, jamais je n'eusse osé me mettre sous l'angle de

ce regard hautain. Mais Toulon est Toulon ; la danse évite

le malaise des préambules, elle jette les inconnus dans les

bras les uns des autres et prélude à l'amour.

Sur une musique pleine de frisettes et

d’accroche-cœurs, nous dansâmes la valse. Les corps

cambrés en arrière se soudent par le sexe, les profils

graves baissent les yeux, tournant moins vite que les

pieds qui tricotent et se plantent parfois comme un sabot

de cheval. Les mains libres prennent la pose gracieuse

qu'affecte le peuple pour boire un verre et pour le pisser.

Un vertige de printemps exalte les corps. Il y pousse des

branches, des duretés s'écrasent, des sueurs se mêlent, et

voilà un couple en route vers les chambres à globes de

pendules et à édredons.

 

Dépouillé des accessoires qui intimident un civil et du

genre que les matelots affectent pour prendre du courage,

Tapageuse devint un animal timide. Il avait eu le nez

cassé dans une rixe par une carafe. Un nez droit pouvait

le rendre fade. Cette carafe avait mis le dernier coup de

pouce au chef-d’œuvre.

Sur son torse nu, ce garçon, qui me représentait la

chance, portait PAS DE CHANCE, tatoué en majuscules

bleues. Il me raconta son histoire. Elle était courte. Ce

tatouage navrant la résumait. Il sortait de la prison

maritime. Après la mutinerie de l'Ernest-Renan on l'avait

confondu avec un collègue ; c'est pourquoi il avait les

cheveux rasés, ce qu'il déplorait et lui allait à merveille.

 

 

«Je n'ai pas de chance, répétait-il en secouant cette petite

tête chauve de buste antique, et je n'en aurai jamais. »

Je lui passai au cou ma chaîne fétiche. « Je ne te la

donne pas, lui dis-je, cela ne nous protégerait ni l'un ni

l'autre, mais garde-la ce soir. » Ensuite, avec mon

stylographe, je barrai le tatouage néfaste. Je traçai

dessous une étoile et un cœur. Il souriait. Il comprenait,

plus avec sa peau qu'avec le reste, qu'il se trouvait en

sécurité, que notre rencontre ne ressemblait pas à celles

dont il avait l'habitude : rencontres rapides où l'égoïsme

se satisfait.

Pas de chance ! Etait-ce possible ? Avec cette bouche,

ces dents, ces yeux, ce ventre, ces épaules, ces muscles

de fer, ces jambes-là ?.. et pour résoudre ce problème je m'abîmai

dans un faux sommeil.

 

PAS DE CHANCE restait immobile à côté de moi. Peu à

peu, je sentis qu'il se livrait à une manoeuvre délicate afin

de dégager son bras sur lequel s'appuyait mon coude. Pas

une seconde l'idée ne me vint qu'il méditait un mauvais

coup. C'eût été méconnaître le cérémonial de la flotte.

«Régularité, correction » émaillent le vocabulaire des matelots.

Je l'observais par une fente des paupières. D'abord, à

plusieurs reprises, il soupesa la chaîne, la baisa, la frotta

sur le tatouage. Ensuite, avec la lenteur terrible d'un

joueur qui triche, il essaya mon sommeil, toussa, me

toucha, m'écouta respirer, approcha sa figure de ma main

droite grande ouverte près de la mienne et appuya

doucement sa joue contre elle.

 

Témoin indiscret de cette tentative d'un enfant

malchanceux qui sentait une bouée s'approcher de lui en

pleine mer, il fallut me dominer pour ne pas perdre la

tête, feindre un réveil brusque et démolir ma vie.

Au petit jour je le quittai. Mes yeux évitaient les siens

chargés de tout cet espoir qu'il ressentait et ne pouvait

pas dire. Il me rendit la chaîne. Je l'embrassai, je le bordai

et j'éteignis la lampe.

Je devais rejoindre mon hôtel et inscrire, en bas, sur

une ardoise, l'heure (cinq heures) où les marins se

réveillent, sous d'innombrables recommandations du

même genre. Au moment de prendre la craie, je

m'aperçus que j'avais oublié mes gants. Je remontai.

L'imposte était lumineuse. On venait donc de rallumer la

lampe. Je ne résistai pas à mettre mon œil au trou de

serrure. Il encadrait baroquement une petite tête rasée.

PAS DE CHANCE, la figure dans mes gants, pleurait à

chaudes larmes...

« Non, pensai-je, nous ne sommes pas du même règne. 

Il est déjà beau d'émouvoir une fleur, un arbre, une bête. Impossible de vivre avec. »

 

 Selon la préface de Milorad pour les éditions Persona en 1981, Cocteau aurait rencontré Pas de Chance à l'été 1927, soit environ six mois après Jean Desbordes:

Pas de Chance, dont le nom véritable était Marcel Servais, inspirera en partie le personnage de Maxime, le jumeau délinquant de la pièce, La Machine à Ecrire (1939-41), et le scénario d'un film qui n'a pas été réalisé, dont le titre est précisément Pas de Chance (manuscript BNF).

         Selon James S Williams (auteur d'un Cocteau en anglais):" En juin 1930 Cocteau réside avec Desbordes et Bérard à Toulon, d'abord à la villa blanche d'Edouard Bourdet et de sa femme Denise. Quand arrive Auric, récemment marié, on en vient à discuter théatre, on joue au poker et au bilboquet, à jouer des divertissement travestis, voire nus. La relation entre Cocteau et Desbordes dégénère après qu'il commence à se lier avec un marin de 26 ans surnommé Pas-de-Chance (vrai nom Henri Fefeu) avec lequel on le voit s'égayer dans Toulon, paradant avec le petit singe malgache qu'il vient d'adopter Petit-Crû. L'arrestation de Pas-de-chance pour vol à la tire met fin à leur idylle"

On pense qu'il s'agit, comme la date forcément erronée,  d'une confusion, Henri Fefeu dit Riton le tatoué étant  un second couteau de la bande de Pierrot-le-fou... En revanche la précision sur le singe explique la photo de Cocteau par Cecil Beaton intitulée Toulon

 

C'est fin août 1932 que Cocteau trace, en collaboration avec Bérard sa première décoration murale dans la loggia du jardin de la Villa Blanche, à l'occasion d'un bal masqué sur le thème "Toulon 1900". En 1965, Pierre Chanel (conservateur honoraire du musée-château de Lunéville) put prendre cette photographie, avant que les nouveaux propriétaires ne fassent recouvrir l'ensemble de plusieurs couches d'enduit:

Le pendant (un marin déambulant, cigarette aux lèvres, dans les rues de Toulon) a disparu sans laisser de trace. Le "St Tropez" dessiné sur une porte de la villa Kia Ora en 1937 à Pramousquier aurait subi le même sort:

 

Ce dessin a été vendu comme un portrait probable de Marcel Servais:

 

 

Contrairement à ce qu'en dit le livre, les relations entre Cocteau et le marin de la Tapageuse, se sont poursuivies après 1928, comme le montre ce dessin inédit dont la légende dit: "P.d.C. lisant le Livre Blanc à l'hôtel de la Madeleine (Montpellier)

A Montpellier, justement, où Cocteau fut "appelé" en 1927, après son passage par Toulon par un jeune admirateur de 19 ans, Yvon Belaval, futur éditeur, dont on connait entre autres ces deux portraits:

                                                  

 

 

A l'été 1931, Cocteau est contraint par une grave fièvre typhoïde de rester hospitalisé une quarantaine de jours.

 "À Toulon, pendant ma typhoïde, les bonnes sœurs me cachèrent comme contagieux. Je reçus de Thomas Mann une lettre. Il me mettait en garde contre les hôpitaux. “Vous êtes, me disait-il, de la grande race qui meurt à l’hôpital.” Je songeais à Verlaine, à toutes les saintes victimes d’une patrie qui volontiers tue ses poètes pour les glorifier mieux ensuite, et jamais un éloge ne m’a autant touché que cette petite phrase terrible de Thomas Mann. » (1955 Hommage à Thomas Mann)

Dans sa chambre de clinique il réalise une série de treize dessins aux légendes souvent mystérieuses, dans un cahier explicitement daté. Parmi ces dessins figure une reprise alternative inconnue de la scène des boules de neige, agrémenté d'une représentation d'urinoir


Au centre de ce cahier

à gauche des esquisses d'Anna la bonne voisinent avec "Ma main de malade: copier c'est tuer tout ce qui est mort autour"


à droite un nouveau portrait supposé de Pas de Chance, "la plus grande tristesse sur ce visage qui... et ils osèrent... Pas de chance (toujours pas lui, un autre)"

 

 

Autre trace de Pas de Chance, la chanson "Le Menteur" (adaptée d'un poème en allemand rédigé à l'origine vers 1930 pour Kurt Weill) et qui deviendra L'assassin pour le disque de Jean Marais.

 

Il est des gens nourris de songes

Et qui souffrent d'avoir trop lu

Moi j'ai fait trop de mensonges

Mon drame est qu'on ne me croie plus

Ma vie entière est une escrime

Mentez-vous, ne mentez-vous point

Or je viens de commettre un crime

Et nul ne me montre le poing

Je rêvais d"une affreuse gloire

Personne ici ne veut me croire.

J'ai beau crier, crier, crier,

Vider l'encre des encriers,

M'accuser debout dans la rue,

On rit et ma voix n'est pas crue.

Qu'on me sorte de ce tunnel,

Qu'on m'emprisonne et qu'on l'imprime

Je suis un pauvre criminel

On ne veut pas croire à mon crime.

 

Un pauvre désespoir me ronge,

Ecoutez-moi ce n'est pas long

Et qu'on ne passe pas l'éponge

Je sors du bagne de Toulon,

Enfin... la prison maritime.

Me voilà libre sur le quai

(Je n'avais pas commis de crime).

Tout à coup je suis remarqué

heureux et libre dans la foule,

Par une tapageuse poule

Que j'avais rencontré avant

Cinq minutes sur un divan.

alors la voilà qui s'accroche

Et les amours et les reproches...

Je cours, elle me court après,

Elle insiste, ça me dégoûte...

Ne me croyez pas indiscret,

Le principal c'est qu'on m'écoute.

 

Je rentrais chez nous en province,

Mère et soeur dans un vieux salon,

Mais je me sentais comme un prince,

Loin de la Corse et de Toulon.

A chacune de mes histoires,

Ma mère me disait "tu mens"

Ma soeur me reprochait de boire,

C'était à devenir dément.

Ma soeur, ma mère, on les respecte

Moi ma présence était suspecte

Et les gens changeaient de trottoir

Surtout à l'approche du soir.

Tout ça met les nerfs en pelote,

La tête trotte, trotte, trotte;

On est écoeuré de banal

Et l'on regarde avec envie

Les assassins dans le journal.

Ceux-là ne perdent pas leur vie.

 

Oui, j'ai tué pour qu'on le dise,

Etre assassin ou être roi,

La gloire est le seul vin qui grise

Hélas, personne ne me croie.

J'ai tué cette vieille poule...

Elle me causait mille ennuis,

Des lettres, de l'encre qui coule,

Et son arrivée une nuit,

Maquillée, impossible, avide,

Et la ville et la gare vides.

La chance comme on ne l'a pas

Et la fierté de ses appâts

Et de son chapeau ridicule.

Elle m'enlace, je recule...

Comment ai-je donné le coup?

Contre la borne d'une porte?

Elle a d'abord plié le cou,

Lève-toi lui dis-je. Elle est morte.

 

Au commissariat de police,

On souriait: voilà du neuf!

Nous reconnaissons vos malices,

Les coupables sont déjà neuf.

Alors je rôde comme une ombre

Parlant de mes crimes sans nombre

Et refait la nuit le chemin...

Ah police, fonds sur ta proie,

si tu me touchais de la main,

Je m'évanouirais de joie.

 Faire son salut à Paris est impossible ; l'âme est trop

distraite. Je décidai d'aller à la mer. Là, je vivrais entre

l'église et une barque. Je prierais sur les vagues loin de

toute distraction.

Je retins ma chambre à l'hôtel de T.

Dès le premier jour, à T., les conseils de la chaleur

furent de jouir et de se dévêtir.

Après la phrase concernant Marcel Servais-Pas de Chance, Milorad ajoute:

 

A partir de 1922, et jusqu'à l'année qui précède sa mort, le poète devait séjourner souvent sur la côte méditerranéenne, en particulier à Villefranche et Toulon, où grâce aux marines de guerre française et américaine, le thème du marin allait trouver de quoi s'enrichir:

Ce que confirme, en 1924  cette lettre à Georges Auric de Pierre de Lacretelle, venu à Villefranche tenter de distraire Cocteau de la mélancolie où l'avait plongé la mort de Radiguet:

 

Pierre de Lacretelle 16 septembre 1924:

La présence d'un croiseur américain dans la rade a transformé le bas de la ville en cercle d'enfer dantesque... L'hôtel [Welcome] est devenu, à la lettre un bordel, où forniquent sans arrêt les matelots avec des créatures de l'un et l'autre sexe, s'introduisant de nuit dans les chambres les mieux barricadées pour violer allègrement garçons et filles. Le jeune G... que tu connais, sans doute, n'a échappé hier soir que par miracle, à des outrages qui eussent peut-être été les derniers, comme on dit, mais n'auraient sans doute pas été, à mon avis, les premiers. Imagine, à 4 heures du matin, des cris de bête qu'on égorge, une galopade d'hommes nus dont les attributs virils ne laissaient aucun doute sur les intentions qu'ils nourrissaient. Ajoute à celà que les marins gisent par grappes, le long de la route depuis Nice, et tu comprendras qu'un être aussi délicat que moi soit devenu enragé.

Vers 5 heures du matin, comme les cris et les rixes, les hoquets et les pissements, les bruits de bidets et les halètements amoureux s'apaisent un peu, je parviens à m'endormir quelques instants; mais à 7 heures le conseil des pêcheurs s'assemble sous mes fenêtres et entame de longues discussions politiques qui finissent en hurlements. Vers 10 heures deux avions croiseurs commencent leurs pétarades, rasent mon balcon, font des culbutes au milieu d'un tumulte horrible, et à 11 heures, 12 coups de canon retentissent à bord en l'honneur d'un préfet, d'un général, d'un amiral qui monte à bord. C'est quelque chose comme la fin du monde au ralenti, et cela jusqu'à mardi... J'ai trouvé Jean [Cocteau] à mon arrivée en bon état... Mais je voudrais le voir plus sobre, car il abuse depuis quelques jours...

Heureuse époque, et comme on savait écrire!

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