Roger Worms (dit Roger Stéphane)

Roger Worms, né d'une famille juive du milieu des affaires a tout juste vingt ans lorsqu'il pénètre dans la loge de Marais à l'entracte des Parents Terribles. L'admirateur témoigne maladroitement de son admiration, et Jean Marais, ému, l'invite à dîner avec lui après le spectacle, en présence de Cocteau. Ce jeune homme en mal d'écriture, déjà familier de Gide, deviendra un célèbre journaliste sous son pseudonyme de résistant, Roger Stéphane. Bien que ses biographes n'y voient qu'une expression du regret ou d'un fantasme déçu, Roger Stéphane se plaira à répéter que Jean Marais fut son premier amant. De nombreux témoins peuvent certifier qu'on les vit ensemble presque quotidiennement au Colisée jusqu'à la déclaration de guerre.

 

Avec Cocteau, Roger Stéphane fait l'apprentissage de la liberté, et avant tout de la liberté sexuelle, ce qui le distrait de l'ambiance familiale "convenue" pour ne pas dire guindée. En 1984 (dix ans avant son suicide), il désignera encore Cocteau comme le "premier de ses maîtres". Lienhardt Philipponnat,  l'un de ses biographes cite cette phrase que Stéphane place dans la bouche du "maître" :

"Tu comprends, un poète est courageux. Gide n'est qu'un faux courageux. Il dit qu'il est pédéraste; il avoue un petit Arabe, mais pas un ouvrier deux mètres. Or, aimer les hommes, ce n'est pas aimer le côté frêle, féminin de l'homme."

 

La relation avec Worms n'a pourtant pas des mieux commencé. Dans son enthousiasme de bon élève et avec l'inconscience de l'amoureux transi, Worms a offert à Cocteau une pièce en deux actes de sa composition (que Martin du Gard jugera plutôt réussie lorsque Stéphane la lui présentera en 1940) , qui s'avère être un pastiche des Parents terribles et dont le scénario met en jeu un peintre dont le modèle favori tombe amoureux d'un jeune étudiant. "Cocteau se roula vraiment par terre de rage"... mais la brouille se dissipe, et les deux parties se rabibochent quand Worms est engagé à Paris-Soir. Il se souviendra plus tard avoir vécu la drôle de guerre dans "une allégresse incomparable":

"Je suis complètement intoxiqué par Cocteau. Non que j'éprouve à son égard une particulière affection. Mais s'il disparaissait, il me manquerait comme un aliment, comme un stupéfiant (il prend de l'opium, je prends du Cocteau). Cocteau meuble ma vie. J'ai l'impression quand je reste deux ou trois jours sans le voir que ma vie tourne à vide. Cocteau absorbe l'individu. C'est sa manière d'influencer. Quelles que soient les circonstances actuelles de son influence sur moi, je pense qu'en fin de compte je me serai "élargi" à son contact. C'est Cocteau qui aura tué chez moi l'enfant".

 

Dans la "cave minuscule" le "tunnel bizarre" de la rue de Montpensier, Roger Stéphane habite la chambre destinée à Jean Marais. Il ne se donne pas la peine de faire taire les bruits qui courent : "Parfois, dans sa chambre, je me surprends m'affirmant: "Cocteau m'aime, Cocteau m'aime", ayant peine à y croire". Cocteau en retour profite de ses services. Surveillé par la police (et ne devant qu'à Kessel de ne pas se trouver sous les verrous par suite de la saisie chez lui de trois grammes d'opium), il demande un matin à Stéphane:

"-Veux-tu me rendre le service de ma vie? J'ai commandé de l'opium à un fournisseur, mais ça m'ennuie d'aller le chercher moi-même.

- Moi, je suis parfaitement inconnu, je vais y aller.

- Prend-moi un kilo. Voilà 5000 francs"

Roger Stéphane se fera refiler pour moitié du savon noir... mais la mission était accomplie.

 Dédicace autographe à Stéphane du Livre Blanc

 

C'est peut-être à l'influence en retour de Roger Stéphane qu'on doit l'engagement de Cocteau contre le racisme et l'antisémitisme : on accuse souvent Cocteau d'avoir eu une attitude ambiguë pendant l'occupation à cause de son Salut à Breker et de ses amitiés avec Ernst Jünger et Otto Abetz . C'est oublier un peu facilement qu'un mois avant la défaite en mai 1940, après la promulgation des premières lois raciales, il signa la pétition de la Ligue contre l'antisémitisme et  un article éloquent dans son organe Le droit de vivre. Immédiatement les représentants littéraires de l'extrême-droite organisèrent une campagne contre lui.

 "Cocteau décadent? c'est une chose. Cocteau licaïste [néologisme célinien, entendre "dans la ligue"]? liquidé!" (Céline dans Je suis partout). Brasillach, Rebatet, et le critique Alain Laubreaux ne manqueront pas d'en faire un symbole de la décadence, un "amant enjuivé des nègres" rappelant son histoire avec la "pédale noire" Al Brown.

 

Roger Stéphane, par amour de Jean Sussel, jeune résistant de son âge, finira par se tailler un costume de héros. On dit que c'est encore sur l'insistance de Cocteau qu'il entrera revolver à la main pour libérer l'Hôtel de Ville (son porte-voix, car il était aphone ce jour-là, étant un jeune inconnu nommé Gérard Philipe).

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