Poulenc Toréador

 

le 16 octobre 191, Cocteau écrit 

Mon cher Poulenc,

Vous avez "Toréador". Ouf ! Hier réunion au Vieux-Colombier.

Bathori [Jeanne, la danseuse de l'Eventail de Jeanne] et musiciens. La séance est décidée. A bientôt, retraite, et la retraite finale de Music-Hall. J'aimerais mieux vous la voir faire que des choses d'entracte, l'entracte étant consacré à la musique d'ameublement. [Satie commençait à développer le concept de Musique d'ameublement] Répondez vite à ce sujet.

La mélodie ne doit pas être aussi bien que du Chabrier, il faut la faire bien mais moche. (...)

Du reste, faites-la selon votre coeur, car l'ironie serait déplacée dans un "hommage au Music-Hall".

Informez-vous de l'orchestre auprès de Durey, et prévenez tout de suite Bathori-Straram de votre ritournelle batterie.

Enfin travaillez, la paix approche.

    

 

 

Toréador, chanson hispano-italienne de Jean Cocteau:

 

Pépita reine de Venise

Quand tu vas sous ton mirador

Tous les gondoliers se disent:

Prends garde... Toréador!

 

Sur ton coeur personne ne règne

Dans le grand palais ou tu dors

Et près de toi la vieille duègne

Guette le Toréador.

 

Toréador brave des braves

Lorsque sur la place Saint marc

Le taureau en fureur qui bave

Tombe tué par ton poignard.

 

Ce n'est pas l'orgueil qui caresse

Ton coeur sous la baouta d'or

Car pour une jeune déesse

Tu brûles toréador.

 

Belle Espagnole

Dans ta gondole

Tu caracoles

Carmencita

Sous ta mantille

Oeil qui pétille

Bouche qui brille

C'est Pépita.

 

C'est demain jour de Saint Escure

Qu'aura lieu le combat à mort

Le canal est plein de voitures

Fêtant le Toréador!

 

De Venise plus d'une belle

Palpite pour savoir ton sort

Mais tu méprises leurs dentelles

Tu souffres Toréador.

 

Car ne voyant pas apparaître.

Caché derrière un oranger,

Pépita seule à sa fenêtre

Tu médites de te venger,

 

Sous ton caftan passe ta dague

La jalousie au coeur te mord

Et seul avec le bruit des vagues

Tu pleures toréador.

 

Belle Espagnole

Dans ta gondole

Tu caracoles

Carmencita

Sous ta mantille

Oeil qui pétille

Bouche qui brille

C'est Pépita.

 

Que de cavaliers! que de monde!

Remplit l'arène jusqu'au bord

On vient de cent lieues à la ronde

T'acclamer Toréador!

 

C'est fait il entre dans l'arène

Avec plus de flegme qu'un lord.

Mais il peut avancer a peine

Le pauvre Toréador.

 

Il ne reste à son rêve morne

Que de mourir sous tous les yeux

En sentant pénétrer des cornes

Dans son triste front soucieux

 

Car Pépita se montre assise

Offrant son regard et son corps

Au plus vieux doge de Venise

Et rit du toréador.

 

Belle Espagnole

Dans ta gondole

Tu caracoles

Carmencita

Sous ta mantille

Oeil qui pétille

Bouche qui brille

C'est Pépita.

 

Poulenc écrira plus tard (in Journal de mes mélodies)

 

Bernac prétend que je chante cette mélodie - pardon, cette chanson - comme personne. C'est dire assez que la voix ne compte pas pour l'interprétation de cette plaisanterie musicale et que les "oins oins" qui sortent de mon nez, qui n'est pas grec, suffisent pour divertir les personnes auxquelles je la destine.

Le texte de Cocteau a été écrit en 1917. Pierre Bertin à cette époque, aidé par un groupe de musiciens, d'érivains et de peintres (Satie, Auric, Honegger, moi-même, Cocteau, Max Jacob, Cendrars, La Fresnaye, Kisling, Derain, Fauconnet), voulait donner, au Vieux-Colombier, une série de spectacles-concerts dans un style Bobino supérieur. Ce projet n'eut pas de lendemain. Disons tout de suite que c'était le début de cette confusion des genres qui, hélas, ne s'est que trop longtemps prolongée...

Toréador, je dois l'avouer, appartient à ce genre hybride. Une Marie Dubas, qui fait trépigner la salle de l'Empire avec Pedro, endosserait, j'en suis certain, une belle veste en présentant à ce même public Toréador. Toréador, caricature de la chanson de music-hall, ne peut donc s'adresser qu'à une élite restreinte. C'est exactement le type de la chanson faite pour rire, autour d'un piano, quelques amis à la page.

 

Ceci dit, j'aime beaucoup Toréador. Longtemps inédit, je me suis décidé à le publier aux environs de 1932, sur le conseil de mon cher vieil ami Jacques-Emile Blanche. Ce parrainage en dit long sur le côté littéraire de l’œuvre et sur le public auquel on peut prétendre.

Poulenc par Blanche -1920-

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