Marcel Khill

Passepartout ou la belle croisière

En 1933, Cocteau rencontre Marcel Khill (Mustapha Marcel Khelilou ben Abdelkader), fils d'un kabyle et d'une nomade chez le peintre-aquarelliste Tranchant de Lunel, homme de main de Lyautey (le "pacificateur" du Maroc) chargé d'organiser des "rencontres" entre les officiers supérieurs et les personnels de marine. Marcel Khill a été recruté par Lunel à l'âge de seize ans, sans doute pour son habileté à confectionner des pipes, au moins d'opium. Une photo célèbre prise a postériori illustre cette rencontre:


Cocteau se remet d'une brève liaison avec Nathalie Paley, femme du couturier Lucien Lelong, dont il espérait un enfant. Selon Francis Steegmuller dans sa biographie de Cocteau (Paris, Buchet Chastel, 1973) la jeune femme lui aurait confié:

 J'étais folle de l'esprit et du charme de Jean, mais l'attrait que j'exerçais sur lui était purement physique. Il voulait un fils mais il était avec moi aussi efficace que peut l'être un homosexuel intégral et bourré d'opium… Je finis par aller en Suisse réfléchir à tout cela car enfin Jean était toujours avec Desbordes et je le vis s'intéresser à un bel algérien. Il disait qu'il voulait m'épouser, mais je ne crois pas qu'il l'aurait fait .

Cocteau qui la soupçonne d'avoir volontairement provoqué un avortement raconte les faits dans une lettre ahurissante à la maîtresse de Marcel Khill (qu'il prend probablement pour une gentille idiote), à qui il semble demander la permission de lui emprunter son régulier :

 J'avais donné toute ma vie à une femme, cette femme… a tué ma confiance en tuant un enfant que j'attendais d'elle et en qui je mettais mon bonheur futur. Marcel est arrivé au moment où je ne prévoyais que le suicide… L'amitié de Marcel me paraissait un rêve. Son amour m'a bouleversé de fond en comble… Je lui est demandé si l'acceptation et l'échange d'un amour entre hommes, amour n'ayant rien à voir avec la pédérastie, ne lésait pas votre amour [...] Madeleine, je vous jure solennellement de mener notre Marcel au faîte de sa personne… la jeunesse nous quittera bientôt, il serait fou de fonder sur ce mirage ...Nathalie me disait cette semaine : "j'ai beaucoup de mal à comprendre cet amour après le notre ; mais je suis fautive et je bénirai toujours celui ou celle qui saura te rendre heureux". 


Madeleine, je voulais vous dire, puisque Marcel préfère que nous ne nous rencontrions pas, que je suis incapable de cruauté, de calculs etc…

Marcel ne mènera plus jamais le vie de gigolo. Je lui apprendrai le travail, les exercices qui bronzent et qui musclent l'âme et le cœur. Ne craignez rien. Lorsqu'il n'y a pas de bassesse, tout s'arrange ; on se retrouve et on est heureux. Je vous embrasse. 

                                                                                              Jean

 

 

 Marcel Khill ne suscite pas que la convoitise de Cocteau: c'est peut-être une des raisons pour lesquelles Cocteau s'empresse de l'emmener en croisière, répondant à l'invitation de Paris-Soir qui lui propose de faire un reportage consistant à reproduire le Tour du monde en 80 jours à l'occasion du centenaire Jules Verne: c'est ainsi que Khill devient Passepartout, rôle beaucoup plus important que l'utilité que Cocteau lui propose en en faisant au théâtre le messager de la Machine Infernale.

 

 

 

 

 

 

 Le 7 juillet 1935, Glenley Wescott, qui participe au voyage de noces de son frère en route pour l'Italie, débarque pour quelques jours à Villefranche:

 

Nous voilà à Villefranche, et qui est là? Cocteau et Marcel Khill. La première fois que j'ai vu Marcel, ils étaient au lit. Il avait un corps svelte, ravissant. Il était si plein de vie et possédait un tel charme! J'étais très entiché de Marcel -et il m'aimait beaucoup (I delighted him en V.O.). Il me raconta un jour que Cocteau était dans une telle demande de sexe vis-à-vis de lui qu'il dut s'enfuir pour une station de ski afin de retrouver un peu d'énergie. Il était comme ça; il parlait comme ça.

autoportait de Khill?

Marcel Khill portait de Cocteau

Cocteau portrait de Marcel Khill dessinant (1936)


Marcel Khill Portrait de Cocteau -Montargis 8-2-1938

 

On possède de Marcel Khill quelques dessins et poèmes, mais ce n'était visiblement pas la raison de l'intérêt principal que lui portait Cocteau :

En prélude au grand voyage, Khill et Cocteau cherchent sur le port de Nice un "pointu" qu'ils comptent gréer d'une voile et d'un foc pour remonter la côte de Villefranche à Toulon:

"Nous vîmes un matin une grosse barcasse de pêche fort sale mais qui paraissait prise dans un seul et même tronc d'arbre. Elle rassurait par son assise, par sa carcasse aux côtes robustes et par l'élan de sa proue dont la forme millénaire évoque certains dessins naïfs et obscènes griffonnés sur les murs"

Les articles du reportage deviendront le recueil Mon Premier voyage:

 

le portrait imprimé de Passepartout

 

Pendant la croisière, Cocteau passe l'essentiel de son temps à dessiner Marcel, endormi ou fumant l'opium.

 

 

 

 On en saurait certainement plus si l'on pouvait accéder au carnet de quarante esquisses de ce voyage, qui faisait partie de la vente des biens de Serge Lifar...

C'est en mer de Chine que Cocteau rencontre sur le bateau pour la première fois Carlie Chaplin:


 

A Coney Island, le couple retrouve Platt Lynes qui les immortalise dans deux portraits célèbres:


 Photo de groupe: Cocteau, Glenway Wescot, Khill, au premier plan Cecil Beaton et Platt Lynes


 

 

La relation se prolonge jusqu'aux alentours de la guerre:

Christian Bérard, Khill et Cocteau

 

Deux photos de Khill au mas de Fourques (chez Jean Hugo) en 1937

 

elle survit quelques temps à la rencontre avec Jean Marais, comme semble le prouver cette planche qui mêle les deux visages:


En 1938, Khill se fiance avec Denyse de Bravura, qui vient à peine d'arriver à Paris. Mobilisé en Alsace, Khill fait partie de ces soldats tués après la signature de l'armistice, le 18 juin 40, la nouvelle n'étant parvenue à temps sur la ligne de front. 

Cocteau marque son identification au personnage de Pas de Chance, qui le ramène aux temps de crises de l'après Radiguet: Tous nos amis sont morts (Jean l'Oiseleur)

 

 

 

 

 

 

Commentaires (1)

visiteur de nuit
  • 1. visiteur de nuit | 02/04/2017
très beau blog et instructif. quelle beauté ces dessins!

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