Le jeune homme et la mort

« L'idée vient de Jean Cocteau. Un jour, il m'invite au restaurant place de l'Alma en compagnie de Boris Kochno. Jean me dit : ''Nijinski a eu son Spectre de la rose chorégraphié par Michel Fokine, j'ai envie de te faire ton Spectre à toi.'' Et voilà. Pendant la guerre, je dansais Le Spectre à Cannes. J'avais un trou à mon chausson et lors du grand saut final, je me suis accroché le pied à un clou qui traînait par là. Je me suis instantanément évanoui. J'ai été récupéré par un machiniste. J'avais le ménisque de la jambe droite démoli.

Après une vingtaine de jours dans le plâtre, j'ai recommencé à m'entraîner. J'avais l'habitude de répéter en maillot de bain et jambes nues. Je n'avais plus de muscle dans la jambe. En me baladant, je suis tombé sur une salopette que j'ai achetée et c'est devenu mon vêtement de travail. La guerre se termine. Je reviens à Paris et l'on commence à répéter Le Jeune Homme. Jean voulait que je m'habille avec une chemise blanche et un pantalon noir. Bof. J'étais tellement bien dans ma salopette que je l'ai convaincu. Et va pour la salopette !

En ce qui concerne la chorégraphie, je commençais un mouvement que Cocteau continuait et que Petit terminait, voilà tout. Le jour de la générale, on n'avait pas encore décidé de la musique sur laquelle devait se dérouler le ballet. Il durait 16 minutes, le temps de la Passacaille de Bach. J'ai dû garder ma montre pour repérer précisément au bout de combien de temps il fallait que je me pende.

Cocteau montre à Babilée comment prendre la pose 

 

J'étais allongé sur le lit et j'attendais. Le rideau se lève, je regarde l'heure et c'est parti. A la fin du ballet, je marche sur la passerelle pour sortir de scène et aller me pendre, il y avait un technicien adorable qui me glissait toujours ''attention, petit, tu vas te casser la gueule…''.

Et je me rappelais à chaque fois de l'opéra Samson et Dalila auquel j'avais participé enfant et au cours duquel je sortais de scène à reculons pour me jeter dans le vide en haut des marche du temple. Celui qui chantait Samson trouvait toujours le moyen de me glisser gentiment ''vas-y petit, te casse pas la gueule''. Un changement de registre qui à chaque fois me sidérait. »

Jean Babilée Propos recueillis pour le livre Ballets (éditions Textuel)

 

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