Le Gendarme incompris

 

Poulenc à Paul Collaer, le 4 décembre 1920: Je travaille en ce moment à une petite partition pour un acte de Cocteau et Radiguet que l'on donnera à Paris fin janvier je pense. Il y a une Ouverture, deux chansons, deux duos, et un finale avec une petite danse. Mon orchestre de chambre se composera d'une contrebasse, un violoncelle, un violon, une clarinette, une trompette et un trombone. Il y a trois personnages: un gendarme, M. Médor, commissaire de police, et la marquise de Montonson. C'est tordant...

Poulenc en 1920

 

A Jean Hugo, qui en réalisera le décor, il confie en 1921: Je termine en ce moment Le Gendarme incompris, opéra-comique en un acte sur un livret de Jean et Bébé, qui vous amusera je crois.


Valentine, Radiguet, Jean Hugo

 

L'Ouverture dans un style solennel interrompu par des citations de music-hall et de musique de cirque, répond à la danse finale uniquement orchestrale. La 2ème chanson est un mélodrame (id est parlée). Seul le gendarme du titre ne chante pas dans la pièce.

 

En novembre 1920, les auteurs avaient pris soin de faire précéder la représentation à venir d'une Note payée (sans nom d'auteur) dans le Coq parisien (n°4) qui précisait l'essence du canular, mais il est probable que personne n'avait pris soin de la lire:

Bientôt: 1000è représentation de Le Gendarme incompris, saynette pour Pensionnats, par Jean Cocteau et Raymond Radiguet. Le grand bruit mené autour des 999 premières représentations de ce célèbre exemple de mélocritique a peut-être empêché d'en comprendre toute la finesse. Espérons que la millième offerte aux spécialistes du genre corrigera ce succès tapageur et permettra enfin à nos dramaturges de se faire entendre comme ils le souhaitent.

A noter qu'il était prévu une autre mélocritique, visant Rimbaud "la soirée dramatique" mais le genre s'éteignit, sans succession.

Le gendarme (pas le bon), celui qui gouverne le Zanzibar dans Les Mamelles de Tirésisas en 1947

 

Argument:

 

Au lever du rideau, le Commissaire Médor (qui se plaint de n'avoir pas eu d'affaire sérieuse depuis l'affaire Dreyfus) voit arriver dans son bureau le gendarme La Pénultième accompagné d’un ecclésiastique. Dans un rapport  quasi incompréhensible, le pandore accuse le prêtre d’un attentat aux bonnes mœurs, dans le bois de Boulogne. Voici le rapport, que le gendarme débite sur un ton "judiciaire", en roulant les r dans un fort accent du sud-ouest:

"Les printemps poussent l’organisme à des actes qui, dans une autre saison, lui sont inconnus et maint traité d’histoire naturelle abonde en descriptions de ce phénomène, chez les animaux. Qu’il serait d’un intérêt plus plausible de recueillir certaines des altérations qu’apporte l’instant climatérique dans les allures d’individus faits pour la spiritualité ! Mal quitté par l’ironie de l’hiver, j’en retiens, quant à moi, un état équivoque tant que ne s’y substitue pas un naturalisme absolu ou naïf, capable de poursuivre une jouissance dans la différentiation de plusieurs brins d’herbes. Rien dans le cas actuel n’apportant de profit à la foule, j’échappe, pour le méditer, sous quelques ombrages environnant d’hier la ville : or c’est de leur mystère presque banal que j’exhiberai un exemple saisissable et frappant des inspirations printanières.

Vive fut tout à l’heure, dans un endroit peu fréquenté du bois de Boulogne, ma surprise quand, sombre agitation basse, je vis, par les mille interstices d’arbustes bons à ne rien cacher, total et des battements supérieurs du tricorne s’animant jusqu’à des souliers affermis par des boucles en argent, un ecclésiastique, qui à l’écart de témoins, répondait aux sollicitations du gazon. À moi ne plût (et rien de pareil ne sert les desseins providentiels) que, coupable à l’égal d’un faux scandalisé se saisissant d’un caillou du chemin, j’amenasse par mon sourire même d’intelligence, une rougeur sur le visage à deux mains voilé de ce pauvre homme, autre que celle sans doute trouvée dans son solitaire exercice ! Le pied vif, il me fallut, pour ne produire par ma présence de distraction, user d’adresse ; et fort contre la tentation d’un regard porté en arrière, me figurer en esprit l’apparition quasi-diabolique qui continuait à froisser le renouveau de ses côtes, à droite, à gauche et du ventre, en obtenant une chaste frénésie." Mallarmé L’ecclésiastique in Divagations (1896) -dans l'original, la suite, quoique allusive est sans doute plus obscène, mais l'inconvenance ici venait de ce que le texte, qu'on peut ignorer dans la quiétude d'une bibliothèque, prêtait à une représentation pour le moins "ubuesque".

Le prêtre clame son innocence, il n’est pas prêtre, il n’est pas homme, il est  Alinéa de Ptyx, marquise de Montonson qui s’était baissée pour chercher un trèfle à quatre feuilles, à l'extrémité de son parc, "appelé par les gens du pays le bois de Boulogne". Les dés sont pipés depuis le début car la marquise a pris soin de soudoyer le policier.

 

LA MARQUISE: Tirez- moi des mains de cet homme et je vous donne une seconde bourse.

MONSIEUR MEDOR: Soit. Mais surtout si La Pénultième vous prend pour un homme, pas un mot de vos bourses devant lui!..

 

La violence de la pochade est relancée par le fait que le rôle de la marquise, dans la meilleure tradition du théâtre lyrique (quoiqu'un peu à l'envers sans doute) est tenu par un homme, qui n'est donc pas un homme, d'où l'incompréhension légitime du gendarme, qui lui est supposé en être un, même si son stéréotype est un peu contaminé par la chanson célèbre chanson de Nadaud:" Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison!"

Plutôt que de soulever sa robe pour prouver l’authenticité de son sexe, Mme de Montonson préfère inviter à dîner au château le commissaire -qui lui dit un madrigal aussitôt son identité reconnue- en compagnie de son ami le député, avec promesse de décoration. Le commissaire est aux anges. Et le gendarme écope de quinze jours d’arrêts « pour avoir manqué de respect à son supérieur dans l’exercice de ses fonctions ».

Réception:

Au lendemain de la première représentation, la presse fut assassine, démolissant à la fois l’anticléricalisme du texte et l’absurdité prétentieuse du gendarme. Ces critiques mirent en joie les deux auteurs et Jean Cocteau se fit un bonheur de révéler les sources de la supercherie  (28 mai 1921 article de Cocteau dans Commoedia, intitulé Excuses aux critiques):

« Le spectacle organisé généreusement par Pierre Bertin (créateur de Médor, c'est tout ce qu'on connait de la distribution) au théâtre Michel (je dis généreusement, car à l'encontre de ce qu'imaginent certains chroniqueurs naïfs, il doit y être de sa poche) lui vaut toute notre gratitude. Il a, en effet, choisi des ouvrages dont la valeur ne peut apparaître qu'à un petit nombre de personnes (... )

J'arrive au Gendarme incompris, de Radiguet, de Poulenc et de moi. Les auteurs ne savaient pas, en l'écrivant (ils l'écrivirent, si je ne me trompe, sauf le musicien, en deux heures) qu'ils tendaient un piège. Ils l'ont tendu sans la moindre malice. Car, j'ai le regret d'apprendre à M. Nozière, entre autres, que Le Gendarme est une critique en ce sens que le style Stéphane Mallarmé le motive, que cette critique est bouffe, parce qu'elle se moque en même temps de la critique et que sa nouveauté vient que de ce qu'au lieu de commenter un texte, on le montre simplement sous un aspect inattendu. Le gendarme La Pénultième  ( son nom n’est-il pas un indice ? ) ne prononce pas un mot qui ne sorte, sans la moindre retouche, du célèbre Ecclésiastique des Divagations de Stéphane Mallarmé ; le sonnet du commissaire est le non moins célèbre Placet futile, première version, citée par Verlaine dans Les Poètes maudits. Les auteurs ont du reste pris soin de faire dire par le commissaire: J'ai de ce sonnet une version bien meilleure. Toute la pièce, idiote en soi, tourne autour de cet axe. L’Homme Libre qui cite M. Nozière et me trouve illettré, sera sans doute surpris d’apprendre que Le Gendarme n’est qu’un jeu de lettrés, sans aucune prétention théâtrale, que plusieurs personnages y portent des noms mallarméens et que l’intrigue n’y est conduite que par des allusions à une œuvre que tout homme qui s’occupe de littérature doit reconnaître au premier abord. Comment résisterons-nous à citer la phrase suivante de M. Antoine Banès dans Le Figaro: Les palinodies alambiquées de ce pandore stupide sont encore trop compréhensibles pour ma pudeur de vieux Parisien. Pauvre Mallarmé, s’en relèvera-t-il ? Mais ne soyons pas cruels. Même si j'ouvre vite le piège c'est pour que d'autres aveugles n'y tombent pas. la presse théâtrale risquerait de ressemble vite au tableau de Breughel. Une farce si laide n'était pas notre but. Nous avions même pris soin de prévenir par un préambule. Mais, à Paris, qui juge beaucoup écoute peu»

 

Auric -mais jusqu'à quel point la jalousie vis à vis de Bébé n'entre-t-elle pas en compte?- évoquera un "sacrilège littéraire délibérément accompli par Cocteau" tandis que, le 24 mai 1921, jour de la première, (et de la dernière) Milhaud écrit à Paul Collaer: le Gendarme est une chose merveilleuse aux instruments, d'une sensibilité si claire et l'on y sent tant de musique partout. le charme des mélodies en fait une chose des plus réussies. Il ajoutera plus tard qu'il regrette que Poulenc s'oppose à ce qu'on remonte la pièce.

Dans l'assistance, Misia Gobetska et la comtesse de Noailles, pourtant acquises aux expériences de l'avant-garde resteront également de marbre.

La comtesse de Noailles au bal d'Etienne de Beaumont en 1924

 

 

Pourtant Poulenc fera jouer une suite d'orchestre, (trois morceaux, auquel s'adjoindra ensuite la transcription de la Valse de la Marquise .)

A Cocteau à l'été 1921, Poulenc raconte: On a donné le Gendarme (Ouverture, Madrigal, Final) aux entr'actes des Ballets Russes à Londres. Ansermet (très emballé) m'a dit qu'on avait sifflé tant et plus, ce que m'ont confirmés quelques Argus. J'espère que grâce à cela Chester va me prendre cette suite (L'éditeur américain n'en fera rien). J'y ajouterai la valse ("Dans quel piège" en la transcrivant pour orchestre seul.

A la même époque Poulenc écrit encore à Ansermet: Que devenez-vous? j'aimerais bien savoir si vous avez joué le Gendarme, ce que vous en pensez et où est maintenant le matériel, le seul que je possède. Si vous avez fini aussi de vous servir de l'Ouverture, j'aimerais bien qu'on me renvoie le tout.

 

Ces pressions conduisent à une audition de la suite à Paris  le 15 décembre 1921 lors d'un concert Jean Wiéner dirigé par Milhaud, au programme duquel figure également le Pierrot Lunaire de Schönberg! et à une dernière audition à Genève (Ansermet) le 22 février 1923, après quoi il n'en sera plus guère question jusqu'au premier enregistrement de 1972...

Quel lever de rideau pourtant pour Les Mamelles de Tirésias eût fait la pièce!

 

En 1983, tout le matériel original manuscrit, accompagné de trois dessins de Cocteau a été retrouvé par un chef d'orchestre canadien chez les descendants de Raymonde Linossier (dédicataire de l'oeuvre musicale, comme de beaucoup de partitions de Poulenc: Le manuscrit des Biches sera déposé dans son cercueil en 1930 malgré son refus d'un mariage de convenance avec le compositeur en 1925).

 Poulenc et Raymonde Linossier (photo de foire)

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