Kiki au Welcome

Francis Picabia (et ses amis) sur la plage de Villefranche das les années 20. On reconnaît bien le mur de contrefort du train de la Plage des Marinières, même si la route n'y menait pas encore. Le quai Souta Palaï s'arrêtait alors à "La Réserve" (ci-dessous en 1905) pourvue de son vivier avançant sur la mer

Le bastion en 1919: il sera détruit pour faire place à la gare maritime en 1935

carte postale du Welcome annotée par Cocteau:

Marins français à la terrasse de côté du Welcome (aujourd'hui Cosmo-Bar)

 

Cocteau Lettre à Irène Lagut (janvier 1926): J'ai tardé à te répondre parce que l'hôtel était un bordel, et un bordel comble à cause des navires américains... pn me change de chambre chaque jour et c'est tout juste si on ne loue pas mon lit pendant que je déjeune. Si tu venais plus tard il y a des chances pour que le Pittsburgh parte et que l'escadre franc. ne vienne pas à cause des frais que cela représente... Kiki Man Ray a été obligée d'habiter Nice, elle vient le soir.

 

 le 4 janvier, à sa mère: Mon Welcome continue à être le centre américain. Je vois par la fenêtre en t'écrivant qu'on pavoise le Pittsburgh et qu'on couvre le pont arrière d'une bâche pour le thé-dansing que l'amiral offre à 5 heures aux grosses-légumes de Nice"... Mon bateau l'Heurtebise est repeint à neuf, blanc avec une bande bleu ciel. Mais mon marin adore ce bateau comme un stradivarius et s'arrange pour que je ne m'en serve jamais. Il le cache ou l'ancre au milieu du bassin.

Le pittsburgh en rade de Vilelfranche (vers 1925, l'esplanade le long du bastion ayant été remblayée sur la mer)

 « …La première fois que j’ai vu Jean Cocteau c’était chez Man Ray où il était venu se faire faire sa photo. Il avait des gants en laine, rouge, blanc et noir. J’ai d’abord pensé qu’il était venu faire photographier ses gants!… » (souvenirs de Kiki de Montparnasse)

 Kiki de Montparnasse est alors (après avoir été le modèle de Fujita et entretenu une brève relation avec Desnos) la compagne de Man Ray. Le violon d'Ingres, c'est elle, Noir et blanc aussi.

 

Elle apparaît dans Le ballet mécanique de Léger, et dans les films de Man Ray, dont Emak Bakia, où ils inventent les "yeux peints" dont Cocteau se souviendra toujours.

Kiki devant le balcon du Welcome

Kiki de Montparnasse (par elle-même), bar du Welcome, à Villefranche

En 1925 alors qu’elle est près de Nice, Kiki va avoir un petit problème avec la justice.

 

« …Un soir, je vais retrouver des matelots amis dans un bar anglais où nous n’allons jamais. J’avais à peine ouvert la porte que le patron me crie:  » Pas de putain ici! ». Je me précipite sur lui et lui lance une pile de soucoupe sur la figure. Mes copains entament la bagarre, mais la police du bateau arrive!… »

 

Une bagarre s’ensuit, mais Kiki se retire avant l’arrivée de la poli­ce. Le lendemain matin, le patron du Sprintz Bar avant déposé plainte. Un com­missaire, escorté d’un gendarme à la figure toute rouge, se présente à l’hôtel et lui de­mande de l’accompagner.

 

Comme elle ne le suit pas assez vite, il la bouscule et, sans ré­fléchir, Kiki le frappe avec son sac à main.

« Ton compte est bon ! braille-t-il aussitôt. Coups et blessures à la magistrature»

 

Kiki est transférée à la prison de Nice.

Le 5 avril, Le Petit Niçois signale son arrestation (au Sprintz Bar) en termes insultants. Elle est « une fille aux mœurs légères, Alice Prin, âgée de trente ­deux ans, née à Paris […]. »

 

 

En raison des fêtes de Pâques, Kiki passa une bonne dizaine de jours derrière les barreaux.

Man Ray se précipite à Nice avec un certifi­cat médical du docteur Fraenkel qui affirme que Kiki a les nerfs malades, et des déposi­tions de Desnos et d’Aragon présentant Kiki comme une artiste. Elle est condamné à deux mois de sursis et sera sous contrôle judiciaire pendant deux ans.

 

 

L'un des bars américains de Villefranche, à quelques pas du Welcome, rue du Poilu (carrera drecha) devenu une agence immobilière.

Le Noël des enfants de Villefranche à bord du Pittsburgh en 1920

 

Sir Francis Rose (Saying Life, memoirs), alors âgé de 17 ans, qui passe son temps à peindre des fleurs, raconte le même genre d'incident (probablement 1926):

 

"Ce soir-là elle prétendit être horrifiée de me voir au bar. je devins brusquement son neveu, ce qui avait pour but de me protéger. Toutefois son langage battait celui de n'importe lequel des marins saouls... les filles partaient de crainte de quelque grabuge; il en résulta une pénurie de femmes... Un sergent de la flotte anglaise m'invita à danse et j'acceptai. Cela dérangea Kiki qui commença à exciter ses amis américains... L'un d'eux m'arracha à mon partenaire avec une force étonnante et frappa le marine qui atterrit au milieu des marins français attablés avec leurs "cocottes". Les femmes criaient et Kiki hurlait qu'elle avait été agressée, des lampes furent brisées et une mêlée générale s'ensuivit. Le barman s'arrangea pour ouvrir une petite porte et m'enfermer dans un placard obscur... Après un certain temps la port s'ouvrit et Ski me tomba dessus. Nous étions tous les deux enfermés. Finalement nous avons entendu les voix de la police navale anglaise et américaine donnant des ordres, et les coups de sifflet des gendarmes français suivis de cris stridents qui ressemblaient à ceux d'une bande de mouettes dérangées. Nous fûmes délivrés du placard et nous prîmes l'escalier dérobé pour monter au dernier étage où les blessures de Ski furent soignées. Ses jambes qui plus tard devinrent célèbres, étaient salement couturées de coups de ciseaux donnés par une femme. Je regardai par la fenêtre et vis que tout le port grouillait de policiers; les Chasseurs Alpins avaient été appelés à la rescousse et des renforts de police étaient venus de Nice dans des fourgons. Comme la prison locale était déjà pleine, les prostituées étaient parquées dans deux urinoirs en métal installés dur la place comme deux temples d'étain. La police et les soldats les entouraient et affrontaient les marins en colère essayant de libérer leurs petites amies qui demandaient de l'aide, le tout accompagné de plaisanteries salaces et de bruits obscènes. Les clients de l'hôtel furent tenus éveillés le reste de la nuit."

 

 

Ski était un marin du Pittsburgh à bord duquel il était affecté à la blanchisserie: il faisait également partie de l'équipe de boxe. Sir Francis laisse entendre qu'il devint un acteur (ou un danseur) célèbre.

 

Cocteau marin bouliste 1926

 

 

"Les soldats, les matelots, les manœuvres qui s'y livrent (aux "mauvaises mœurs") n'y voient pas de crime. S'ils l'y voient c'est que le vice les guette. Le vice, écrivis-je, commence au choix. j'ai observé, à Villefranche jadis, des marins américains pour qui l'exercice de l'amour ne présentait aucune forme précise et qui s'arrangeaient de n'importe qui et de n'importe quoi. L'idée de vice ne leur traversait pas l'esprit. ils agissaient à l'aveuglette. Ils se pliaient instinctivement aux règles très confuses des règnes végétal et animal. Une femme féconde se déforme à l'usage, ce qui prouve sa noblesse, et qu'il est plus fou d'en user stérilement que d'un homme qui n'offre qu'un objet de luxe aux désirs aveugles de la chair." (La difficulté d'être Des mœurs pp153-4)

 

     

 

 

Cocteau à Jouhandeau (sans date): "J'habite un drôle d'endroit. Une boîte tout bleue suspendue dans les hautes branches d'un arbre de Noël qui flambe. Au premier étage de l'hôtel-bordel, jour et nuit les marins se battent et dansent la danse du ventre. Je n'entend de jazz que la grosse caisse; c'est comme si on imprimait un journal dans les caves. Bruits de machines, crises de nerfs des poules, choeurs des marins (ils imitent les marins de films) etc.

Le départ du Pittsburgh était un rêve avec Marseillaise au ralenti et 12 projecteurs sur les poules en larmes aux fenêtres de l'hôtel."

 

 

Maman chérie (février, après une attaque de grippe)

j'aime le lit et ne me plaindrais pas sans l'affreuse pétarade des moteurs américains sur terre et mer. Toute la nuit marins et poules jouent des tragédies qui varient entre Sophocle et Ibsen, dehors sous mes fenêtres. La police tire le rideau.

 

 

Christopher (dit Kit) Wood: Marins devant le Welcome 1926. Le dessin est dédié à Jean B(ourgoint), modèle des Enfants Terribles (Kit Wood fut l'amant, au moins de sa soeur Jeanne)

 Jean Bourgoint par Kit Wood

 

 La plage des Marinières

 

Trois marins et une fille

Cocteau, avec qui Wood  (c'est un Dieu, écrivait le peintre anglais à sa mère) partagea un atelier parisien, mentionne dès 1924 le passage de Wood (en compagnie de Tony de Gandarillas lors de leur voyage à Monaco) à l'hôtel Welcome

 

 

Portrait par Cocteau retrouvé dans les papiers de Wood.

 

Francis Rose, Saying Life: sa modestie associée à une beauté pâle et une sensibilité excessive, dominait sa vie autant que sa peinture. C'était un peintre à la fois naïf et sophistiqué. Il voyait comme les primitifs et avait comme les primitifs le sens de la couleur pure et l'élimination de ce qui n'était pas nécessaire. Il avait le même sens de la lumière que Chardin et il est certainement le seul grand peintre anglais du XXè siècle".

 

Sir Francis Rose à la pension Ty Mad (Tréboul)

 

C'est dans cet hôtel que Wood fera la connaissance de Max Jacob, dont il deviendra l'amant. Outre l'art, autre chose réunissait tous les protagonistes de ces tragédies: l'opium.

 

 

 

Cocteau Deux portraits de Tony de Gandarillas et remplissage de la pipe d'opium

 

 

Beaucoup attribuent à sa tentative de sevrage de l'opium, la fin de Christopher Wood, le 21 août 1930, lorsqu'en gare de Salisbury il tomba sous les roues du train de Londres. Il avait 29 ans.

Richard Warren 7 suicides (2007)

 

Pour Cocteau, il demeurera à jamais l'Ange qui boîte :

 

 

KIT

à Max Jacob

Pour parler de peinture, hélas, je suis profane ;

Peut-être vaut-il mieux dire ce que je sais :

Entre autres que sa ville était le Londres d'Ann,

Lorsqu'elle faisait boire un grog chaud à Quincey.

 

Dans un monde où la mort vivante nous taquine

Aimant les jeunes et les poètes beaucoup,

Il me faisait penser au prince Muichkine,

Souriant loin au lieu de rendre un mauvais coup.

 

Une énigme chez l'ange est cette boiterie

Qu'il avait, ne pesant sur terre que d'un pied.

Car son oeuvre en exil attendait la patrie

Céleste, où nul ne vous demande vos papiers.

 

(poèmes épars 1930-1944 Pleïade p643)

 

Le Welcome en 1948

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