Jean Le Roy

Jean Le Roy (Quimper 28 novembre 1894-Locre 18 avril 1918)

Publié pour la première fois par Apollinaire dans la revue Les Soirées de Paris. Auteur de Le Prisonnier des Mondes, (poèmes 1913).

Engagé volontaire en 1914.

Poèmes inédits réunis pas Cocteau sous le titre Le cavalier de Frise (1924) poèmes trouvés dans sa cantine.

Cocteau dédie à sa mémoire Le Discours du Grand Sommeil.

 

 

Une servante aima d'amour son maître. (1913)

 

 

 

Cela se passait il y a des jours

 

et des jours, des années et des années,

 

des siècles et des siècles.

 

C'était même sur une autre planète

 

peut-être.

 

 

 

Une servante aima d'amour 

 

son maître.

 

 

 

Un soir, il lui dit : venez m'habiller

 

car je vais aller chez ma chère aimée.

 

Elle m'a promis son coeur et son corps

 

pour la nuit prochaine. Venez m'habiller.

 

 

 

La tendre servante prit les aromates,

 

les fards et les graisses,

 

les poudres brunes, rouges et violettes

 

et dévêtit son maître.

 

Elle sema sur le corps tant aimé

 

et tant désiré

 

de la poudre brune pour le faire plus mâle.

 

Et dans les cheveux, la servante pâle

 

mit les poudres d'or et les aromates.

 

 

 

Les poudres d'argent violet et mauve

 

assombrirent les paupières si lourdes

 

et dessus les deux lèvres écarlates

 

elle mit les fards et les graisses rouges.

 

Les lèvres semblaient deux fruits sublunaires 

 

sous le doux feuillage crépusculaire

 

des poudres d'argent violet et mauve !

 

 

 

Pour vêtir le maître,

 

des robes de serge

 

obscures et amples !

 

Pour vêtir le maître

 

la ceinture molle

 

autour de la robe

 

lourde obscure et ample.

 

 

 

Et lorsque le maître fut habillé,

 

il descendit par un grand escalier,

 

un grand escalier lumineux et blanc

 

en large spirale, comme l'éternité,

 

un grand escalier lumineux et blanc.

 

A la centième marche, la fille tendre

 

égorgea son maître avec un couteau.

 

Puis elle étreignit le corps tant aimé

 

et tant désiré.

 

Les lèvres restaient rouges et vivantes

 

ainsi que deux fruits sous le noir feuillage

 

des cheveux poudrés remplis d'aromates.

 

La tendre servante y passa la nuit … 

 

égarée d'amour,

 

enivrée de voir

 

que de par son art

 

les lèvres restaient rouges et vivantes,

 

le corps teint de brun ne blêmissait pas,

 

que des cheveux pleins de parfums de plantes,

 

ne s'exhalait pas 

 

l'odeur du trépas.

 

  

 

 

Extrait du Cavalier de Frise

C'est celui qui, les soirs de bise,

Par les prairies intermédiaires,

Génie échevelé au regard sans lumière,

Chevauche les chevaux de frise.

 

Ses pur sang cabrés sur les morts,

Tout au long de la piste blême,

Attendent son ordre suprême

Entre Pfetterhouse et Nieuport.

 

 

 

La Chair de l’Acier

Quand nous sentions nos muscles élastiques

soulevés de plaisir

à marcher sur les trottoirs lisses de Paris,

ou l’été, quand nous nous réjouissions dans l’eau

et quand nous laissions cuire

sur le sable notre peau,

au temps où les membres semblaient

malgré le poids des voûtes bleues, légers,

nous ne connaissions pas encore

la valeur, la fragilité

de la matière dont est bâti notre corps.

 

Pendant un grand bombardement

qui laissa notre dédale dévasté,

couvert de cuivre, de plomb, d’acier,

comme un enfer à fleur de champ,

j’ai compris clairement

ma chair

qu’une musique fait frémir

et que glace un souvenir

cher.

 

J’ai vu l’enfant tenant entre deux doigts

la sauterelle qui palpite et souffre et ploie,

petit morceau mobile, agile, mais fragile.

 

Comme l’insecte sont soumis

les corps précieux de mes amis

à la force sans pitié

des blocs d’acier

qui vont coupant avec une monstrueuse aisance

les chairs lisses et blanches et adolescentes

de ci, de là,

tombant d’en haut,

et les squelettes

s’effondrent et les os

s’émiettent,

et le sang délivré s’échappe en noir ruisseau.

 

Jeunes corps confiants jadis

sur le bitume de Paris !

 

Jean Le Roy, in Le cavalier de frise, poèmes inédits de Jean Le Roy trouvés dans sa cantine, préf. de Jean Cocteau, Typo. F. Bernouard, Paris, 1924.

 

Lettre à Walter Pach (critique d'art américain) 1916

Sa mère à Patch

Paris le 19 avril 1918

... Nous étions sans lettre de jean depuis 16 jours. Depuis hier, nous savons que notre jean à tous ne reviendra plus à la maison. Il a été fait prisonnier dit la lettre que son ami a reçu, et après une attaque violente dans laquelle il s'est barru avec un grand courage, ils l'ont tué...

Jean devait passer sous-lieutenant dans quelques jours et il en était très fier sachant que sa mission serait bien remplie. Le soldat qui nous écrit, ou plutôt qui écrivait à Cocteau, dit "La compagnie fait une grande perte". Je vous dis tout ceci car vous l'aimiez et nous étions tous fiers de lui...

Peut-être nous reverrons-nous dans des jours meilleurs dans une France comme celle que font nos soldats,

ceux qui meurent, et ceux qui savent qu'ils peuvent mourir bientôt; mais comme tout sera différent...

 

 

Cocteau extrait d'Adieu aux fusiliers marins (Discours du Grand sommeil)

 

On me rappelle dans la Somme.

Justement ce soir je devais

rejoindre Marrast à la dune,

pour faire une patrouille.

 

Je viens de dire adieu aux fusiliers(...)

 

Marrast, Cigly, Comberscure,

vous êtes des héros charmants.

Sans doute aurai-je aimé la guerre

Si j'étais resté près de vous.

J'aurais laissé partir mon ange

si j'étais resté parmi vous (...)

 

Je te porte, je me résigne.

 

Adieu marins, naïfs adorateurs du vent.

Dessins pour Thomas l'imposteur: La mort

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