Cocteau Les premiers poèmes

Le premier poème publié de Cocteau apparaît, le 15 juillet 1908, dans le n°42 de la revue Je sais tout (Caruso en couverture)

Cocteau en 1908

quelques mois après la présentation officielle de Cocteau, organisée par Edouard de Max au Théâtre Femina.

Il s'agit d'un sonnet, intitulé Les Façades

 

Il est des cris plaintifs qui se tordent les bras,
Mordus entre les dents, avortés sur les lèvres,
Des fards astucieux masquant l’ardeur des fièvres,
Et des corps moribonds sous la fraîcheur des draps.

 

La douleur nous fait honte en nous prenant pour cible.
Cherchons le mot qui trompe et le regard qui ment !
Le sanglot doit se perdre en un ricanement,
Et le cerveau bondir sous un flot impassible…

 

Combien rencontrons-nous de chaos inconnus,
Pantins qui crisperaient, enfin réels et nus,
Leurs traits démaquillés à la clarté des lampes !

 

            Ignorons-nous assez les larmes et le sang !…
            Et près des volets clos qu’on regarde en passant,
            L’anneau froid des canons appuyés sur les tempes !

 

En septembre 1908, Cocteau accompagné de sa mère fait le voyage de Venise. Il y retrouve par hasard, dans un lieu de drague un de ses condisciples de Condorcet,  Raymond Laurent, lequel se suicide d'un coup de revolver sur le quai de la Douane, une heure après avoir reconduit Cocteau à son hôtel, dans la nuit du 24 à deux heures du matin, par suite semble-t-il d'une déception amoureuse causée par Longhorn H. Whistler, neveu américain d'Oscar Wilde; son corps aurait été retrouvé par Vyvyan Holland, le propre fils de Wilde.

Raymond Laurent dans le numéro de janvier 1909 d'Akadémos

Curieusement, Raymond Laurent, ami de Proust, poète lui-même et secrétaire de la revue Akademos était l'auteur d'un essai brillant sur Wilde, et Cocteau avait passé l'été 1908 à rédiger une adaptation scénique du Portrait de Dorian Gray ( titrée Le portrait surnaturel de Dorian Gray, où percent les thèmes du miroir et le voix-off au téléphone (ajouts de Cocteau). Le suicide de Laurent est sans doute la raison pour laquelle le manuscrit resta au placard. (Il connut une publication en 1978.)

 

L'inexplicable incident sera évoqué dans les nombreux premiers essais de fictions en prose de Cocteau et repris presque textuellement dans un poème de La lampe d'Aladin, son premier recueil publié en 1909.

 

En manière d’épitaphe

A la mémoire de R.L.

 

Avec en lui déjà l’affreux désir qui hante,
Pour avoir découvert la tendre agonisante
Cachant ses traits fanés sous le masque des fards;

 

Sous le mensonge exquis de sa riante mine,
Pour avoir respiré , sur ses canaux blafards,
Les miasmes malsains du cancer qui la mine,

 

Pour avoir trop connu l’épouvantable peur
D’en être fou, malgré son sourire trompeur
Et le jeune abandon qu’affectent ses vieux gestes,

 

           Après avoir, peut-être, un peu…si peu lutté,
           Pour que ses souvenirs soient les seuls qui lui restent,
           Il s’y tua d’amour devant la Salute !

                                                                             28 septembre 1908

On connaît moins celui-ci:



Un geste...un coup de revolver
Du sang rouge à des marches blanches
Des gens accourus qui se penchent,
Une gondole...un corps couvert...
Un geste...un coup de revolver,
Du sang rouge à des marches blanches...

 

 La conclusion à la Paul Valéry, du type Carpe Diem, qu' il en tire:

 

Ce que m’a dit la minute

 

La minute m’a dit : « Presse-moi dans ta main ;
Tu ne sais aujourd’hui si tu seras demain ;
Ainsi prends tout le suc qui m’enfle comme une outre,
Ne tourne pas la tête et ne passe pas outre,
Vis-moi !…dans un instant, je serai du passé !
Mais tu ne sais peut-être au juste ce que c’est
Qu’étreindre dans ses bras la minute qui passe,
Si tu comprends la splendeur grave de l’espace
Qui te laissait jadis indifférent et froid,
Si tu sais accepter la douleur sans effroi,
Si tu sais jouir d’un très subtil parfum de rose,
Si pour toi le couchant est une apothéose,
Si tu pleures d’amour, si tu sais voir le beau
Alors suis sans trembler la route du tombeau.
Tu vivras de chansons, de splendeurs, de murmures,
Le chemin n’est plus long si l’on cueille ses mûres,
Et je suis près de toi la mûre du chemin ! »
La minute m’a dit : « Presse-moi dans ta main. »

 

 

Dans Le Prince frivole (1910) Cocteau évoque encore Wilde sans le nommer

 

Le dieu nu

 

Il allait en silence au milieu des risées –
Il feignait d’être sourd à l’unanime affront –
Il souriait avec des lèvres défrisées –
Un bandeau noir ceignait les boucles de son front –

 

            Et je lui demandai : « Jeune homme aux membres frêles
            Es-tu l’amour ? » -- Alors il me répondit : Non !
            Je marche en me cachant à l’ombre de ses ailes,
            Et je suis le dieu nu qui ne dit pas son nom.

 

Cocteau reniera ses trois premiers recueils. Télécharger La Danse de Sophocle (1912) sur cette page.

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