Blog

Marcel Khill

Passepartout ou la belle croisière

En 1933, Cocteau rencontre Marcel Khill (Mustapha Marcel Khelilou ben Abdelkader), fils d'un kabyle et d'une nomade chez le peintre-aquarelliste Tranchant de Lunel, homme de main de Lyautey (le "pacificateur" du Maroc) chargé d'organiser des "rencontres" entre les officiers supérieurs et les personnels de marine. Marcel Khill a été recruté par Lunel à l'âge de seize ans, sans doute pour son habileté à confectionner des pipes, au moins d'opium. Une photo célèbre prise a postériori illustre cette rencontre:


Cocteau se remet d'une brève liaison avec Nathalie Paley, femme du couturier Lucien Lelong, dont il espérait un enfant. Selon Francis Steegmuller dans sa biographie de Cocteau (Paris, Buchet Chastel, 1973) la jeune femme lui aurait confié:

 J'étais folle de l'esprit et du charme de Jean, mais l'attrait que j'exerçais sur lui était purement physique. Il voulait un fils mais il était avec moi aussi efficace que peut l'être un homosexuel intégral et bourré d'opium… Je finis par aller en Suisse réfléchir à tout cela car enfin Jean était toujours avec Desbordes et je le vis s'intéresser à un bel algérien. Il disait qu'il voulait m'épouser, mais je ne crois pas qu'il l'aurait fait .

Cocteau qui la soupçonne d'avoir volontairement provoqué un avortement raconte les faits dans une lettre ahurissante à la maîtresse de Marcel Khill (qu'il prend probablement pour une gentille idiote), à qui il semble demander la permission de lui emprunter son régulier :

 J'avais donné toute ma vie à une femme, cette femme… a tué ma confiance en tuant un enfant que j'attendais d'elle et en qui je mettais mon bonheur futur. Marcel est arrivé au moment où je ne prévoyais que le suicide… L'amitié de Marcel me paraissait un rêve. Son amour m'a bouleversé de fond en comble… Je lui est demandé si l'acceptation et l'échange d'un amour entre hommes, amour n'ayant rien à voir avec la pédérastie, ne lésait pas votre amour [...] Madeleine, je vous jure solennellement de mener notre Marcel au faîte de sa personne… la jeunesse nous quittera bientôt, il serait fou de fonder sur ce mirage ...Nathalie me disait cette semaine : "j'ai beaucoup de mal à comprendre cet amour après le notre ; mais je suis fautive et je bénirai toujours celui ou celle qui saura te rendre heureux". 


Madeleine, je voulais vous dire, puisque Marcel préfère que nous ne nous rencontrions pas, que je suis incapable de cruauté, de calculs etc…

Marcel ne mènera plus jamais le vie de gigolo. Je lui apprendrai le travail, les exercices qui bronzent et qui musclent l'âme et le cœur. Ne craignez rien. Lorsqu'il n'y a pas de bassesse, tout s'arrange ; on se retrouve et on est heureux. Je vous embrasse. 

                                                                                              Jean

 

 

 Marcel Khill ne suscite pas que la convoitise de Cocteau: c'est peut-être une des raisons pour lesquelles Cocteau s'empresse de l'emmener en croisière, répondant à l'invitation de Paris-Soir qui lui propose de faire un reportage consistant à reproduire le Tour du monde en 80 jours à l'occasion du centenaire Jules Verne: c'est ainsi que Khill devient Passepartout, rôle beaucoup plus important que l'utilité que Cocteau lui propose en en faisant au théâtre le messager de la Machine Infernale.

 

 

 

 

 

 

 Le 7 juillet 1935, Glenley Wescott, qui participe au voyage de noces de son frère en route pour l'Italie, débarque pour quelques jours à Villefranche:

 

Nous voilà à Villefranche, et qui est là? Cocteau et Marcel Khill. La première fois que j'ai vu Marcel, ils étaient au lit. Il avait un corps svelte, ravissant. Il était si plein de vie et possédait un tel charme! J'étais très entiché de Marcel -et il m'aimait beaucoup (I delighted him en V.O.). Il me raconta un jour que Cocteau était dans une telle demande de sexe vis-à-vis de lui qu'il dut s'enfuir pour une station de ski afin de retrouver un peu d'énergie. Il était comme ça; il parlait comme ça.

autoportait de Khill?

Marcel Khill portait de Cocteau

Cocteau portrait de Marcel Khill dessinant (1936)


Marcel Khill Portrait de Cocteau -Montargis 8-2-1938

 

On possède de Marcel Khill quelques dessins et poèmes, mais ce n'était visiblement pas la raison de l'intérêt principal que lui portait Cocteau :

En prélude au grand voyage, Khill et Cocteau cherchent sur le port de Nice un "pointu" qu'ils comptent gréer d'une voile et d'un foc pour remonter la côte de Villefranche à Toulon:

"Nous vîmes un matin une grosse barcasse de pêche fort sale mais qui paraissait prise dans un seul et même tronc d'arbre. Elle rassurait par son assise, par sa carcasse aux côtes robustes et par l'élan de sa proue dont la forme millénaire évoque certains dessins naïfs et obscènes griffonnés sur les murs"

Les articles du reportage deviendront le recueil Mon Premier voyage:

 

le portrait imprimé de Passepartout

 

Pendant la croisière, Cocteau passe l'essentiel de son temps à dessiner Marcel, endormi ou fumant l'opium.

 

 

 

 On en saurait certainement plus si l'on pouvait accéder au carnet de quarante esquisses de ce voyage, qui faisait partie de la vente des biens de Serge Lifar...

C'est en mer de Chine que Cocteau rencontre sur le bateau pour la première fois Carlie Chaplin:


 

A Coney Island, le couple retrouve Platt Lynes qui les immortalise dans deux portraits célèbres:


 Photo de groupe: Cocteau, Glenway Wescot, Khill, au premier plan Cecil Beaton et Platt Lynes


 

 

La relation se prolonge jusqu'aux alentours de la guerre:

Christian Bérard, Khill et Cocteau

 

Deux photos de Khill au mas de Fourques (chez Jean Hugo) en 1937

 

elle survit quelques temps à la rencontre avec Jean Marais, comme semble le prouver cette planche qui mêle les deux visages:


En 1938, Khill se fiance avec Denyse de Bravura, qui vient à peine d'arriver à Paris. Mobilisé en Alsace, Khill fait partie de ces soldats tués après la signature de l'armistice, le 18 juin 40, la nouvelle n'étant parvenue à temps sur la ligne de front. 

Cocteau marque son identification au personnage de Pas de Chance, qui le ramène aux temps de crises de l'après Radiguet: Tous nos amis sont morts (Jean l'Oiseleur)

 

Lire la suite

Desbordes, marin sans navire

"Notre véritable rencontre ne date que de Noël 1926, Jean Desbordes faisait son service à Paris, au ministère de la Marine. Il portait donc l'uniforme le plus charmant du monde et il convient d'éviter l'emploi de ce charme puisque notre marin n'a jamais navigué. Il m'apporta un manuscrit, un paquet dactylographié de cris informes. Soudain il s'endormait, il parlait d'un autre monde, il volait, il marchait sur l'eau."

 

Cocteau, préface de J'adore

 Sur cette photo, Desbordes porte en effet, à la place du nom de navire, la mention "Dépot des équipages". On ne voit pas bien, en bas de l'encolure de la vareuse l'étoile dont Cocteau a "signé" la photo.

 

On imagine le choc lorsque Desbordes, en uniforme lui apporta ce manuscrit qui devait devenir J'adore, livre où il mit de l'ordre à Chablis, tandis que Cocteau rédigeait Le Livre Blanc. De sa rencontre avec Desbordes, Cocteau fabriqua dans son livre le personnage de H. le confondant avec Radiguet (la fuite en Corse évoque la fugue de Radiguet avec Brancusi selon Milorad, épisode prémonitoire puisqu'en 1929, Desbordes resté seul chez Coco Chanel à Roquebrune "s'enfuit" en Italie avec Geneviève Mater, poussant la stratégie jusqu'à faire expédier des télégrammes de Roquebrune, par un amis commun.

C'est sans doute de cet épisode de fugue amoureuse que témoigne le dessin qui juxtapose un portrait de Desbordes et une femme mutilée comme l'étaient les corps d'opium:

Dans Le Livre Blanc Cocteau met dans la bouche de H. quelques phrases empruntées directement à J'adore.

 J'avais découvert pour mes baignades une petite plage

déserte. J'y tirais ma barque sur les cailloux et me séchais

dans le varech. Un matin, j'y trouvai un jeune homme qui

s'y baignait sans costume et me demanda s'il me

choquait. Ma réponse était d'une franchise qui l'éclaira sur

mes goûts. Bientôt nous nous étendîmes côte à côte.

J'appris qu'il habitait le village voisin et qu'il se soignait à

la suite d'une légère menace de tuberculose.

Le soleil hâte la croissance des sentiments. Nous

brûlâmes les étapes et, grâce à de nombreuses rencontres

en pleine nature, loin des objets qui distraient le cœur,

nous en vînmes à nous aimer sans avoir jamais parlé

d'amour. H. quitta son auberge et adopta mon hôtel. Il

écrivait. Il croyait en Dieu, mais affichait une indifférence

puérile pour le dogme. L'Église, répétait cet aimable

hérétique, exige de nous une prosodie morale équivalente

à la prosodie d'un Boileau. Avoir un pied sur l'Église qui

prétend ne pas bouger de place et un pied sur la vie

moderne, c'est vouloir vivre écartelé. A l'obéissance

passive, j'oppose l'obéissance active. Dieu aime l'amour.

En nous aimant nous prouvons au Christ que nous savons

lire entre les lignes d'une indispensable sévérité de

législateur.

Jacques Biagini (in Cocteau... de Villefranche sur mer) citant la rédactrice de la correspondance avec Max Jacob, rapporte cette phrase de Francis Rose, qui concernerait la venue de Desbordes dès l'été 1926: "J'étais là quand le beau marin aux pommettes saillantes arriva". A l'été 28, le couple suscite diverses réactions des amis de Cocteau. Glenway Wescott lui trouve l'apparence d'un "petit employé de bureau, Francis Steegmuller le qualifie de "mielleux, petit et mince, d'apparence banale"... On leur reproche surtout de passer leur temps dans leur chambre à fumer de l'opium.

En avril 1928, Georges Platt Lynes, encore à peu près inconnu et hésitant entre la photo et l'écriture, débarque également à Villefranche:

Platt Lynes à Villefranche en costume marin 1928

C'est là, en 1928 qu'il prend sa première photo réussie, un portrait de Cocteau portant une lunette astronomique sur le balcon de sa chambre au Welcome:

Cocteau a immortalisé Jean Desbordes par de nombreux portraits:

 En 1928, Cocteau fait paraître l'album de dessins 25 portraits d'un dormeur dont le modèle est Jean Desbordes, qui apparaît tout d'abord dans son uniforme de marin.

 

 

Ces dessins ne sont pas exactement des portraits de Jean Desbordes mais plutôt de l’amitié que je lui porte et d’une admiration respectueuse.

 

...ils ne voyaient de Jean Desbordes qu’un nombreux profil endormi au lieu de reconnaître un calque des veines et des artères de l’émotion, grand corps suspendu ; au lieu de suivre les fleuves et les montagnes d’une géographie de l’âme.

 

Un dormeur est le modèle des modèles. On risque en le copiant avec patience de copier l’élément où il baigne et de portraiturer, sans préméditation, l’atmosphère du songe. 

 

Extrait de la préface de l'ouvrage : source http://cocteau.biu-montpellier.fr/

 

 

Si tant est que le thème du dormeur ne soit pas à l'origine de la poésie de Cocteau (Discours du Grand sommeil), le modèle apparaît au moins en 1927 avec ce poème d'Opéra

 

 

                                                           Le sommeil est une fontaine

                                                           Pétrifiante. Le dormeur,

                                                           Couché sur sa main lointaine,

                                                           Est une pierre en couleurs.

 

                                                           Dormeurs sont valets de cartes ;

                                                           Dormeurs n'ont ni haut ni bas ;

                                                           De nous un dormeur s'écarte,

                                                           Immobile à tour de bras.

 

                                                           Les rêves sont la fiente

                                                           Du sommeil. Ceux qui les font

                                                           Troublent l'eau pétrifiante

                                                           Et les prennent pour le fond.

 

                                                           (L'eau pétrifiante explique

                                                           Cet air maladroitement

                                                           Copié d'après l'antique

                                                           D'un modèle nu dormant.)

 

Lorsqu'il tourne son premier film en 1930, Le Sang d'un Poète, Cocteau confie à Jean Desbordes une apparition celle de l'ami en

costume Louis XV qui vient saluer le sculptural Enrique Riveros (crédité Errique Rivero) que Cocteau filme complaisamment torse nu pendant les 20 premières minutes.

 

 

Le Sang d'un Poète  est l'occasion de mettre en scène, avant Les Enfants Terribles (le film), la première incarnation publique de Dargelos, révélant ainsi a posteriori que Cocteau est bien l'auteur du Livre Blanc:

Dargelos était le coq de la classe dit le texte rajouté plus tard...

 

 

 

 Cocteau Le camarade (tel qu'enregistré en 1929 pour les disques Pathé)

 

Ce coup de poing en marbre était boule de neige,

Et cela lui étoila le cœur

Et cela étoilait la blouse du vainqueur,

le vainqueur noir que rien ne protège.

 

Il restait stupéfait,debout

Dans la guérite de solitude,

Jambes nues sous le gui, les noix d'or, le houx,

Etoilé comme le tableau noir de l'étude.

 

Ainsi partent souvent du collège

Ces coups de poings faisant cracher le sang,

Ces coups de poings durs des boules de neige,

Que donne la beauté vite au cœur en passant.

 

 

Dargelos entre en scène avec les poisons

dès Le Sang d'un Poète, le mythe est en marche vers sa version fantasmée définitive

 

 

Le véritable Dargelos en 1903 -photo de classe Lycée Condorcet

 

Pour Cocteau et Desbordes c'est un nouveau scandale après la préface de J'adore qui avait offusqué les milieux catholiques. Le film, retenu par les réticences du Vicomte de Noailles qui l'avait financé (car il donnait une vision de la haute bourgeoisie qui déplaisait au mécène) est traîné dans la boue par les surréalistes qui se croient volés de ce qui ne leur appartenait pas. On se souvient de la réaction de Breton qui le surnomma Les Menstrues d'un Poète, et de celle d'Eluard: "Nous parviendrons bien à l'abattre comme une bête puante". Mais Eluard était un méchant homme et un tout petit scribouilleur dont on ne se souviendrait guère si Poulenc n'avait eu la faiblesse de déposer de la musique le long de ses proses. Le même Eluard refusera de signer la demande de grâce de Genet auprès du président Auriol quelques années plus tard.

 

Extrait de Conte, texte initial de J'adore :

 

Il avait douze ans. A l'école, par les trous des encriers, il arrangeait des ficelles, pour faire de l'amour mécanique et invisible. Il avait le sens des complications qu'il voulut perdre depuis. A la campagne, dans un fourré, il attendait le plaisir; et il débouche du sentier la famille du général! Qu'il a fallu de gaucherie pour simuler le sommeil profond, la main sur cette vie suspendue...

Tout petit, la première fois, la volupté lui coupa la parole et l'enfance. Il tomba trois gouttes blanches, les premières, les gouttes pures réservées à l'herbe, légères et graves comme le sang blanc du pavot.

Alors il était tellement ému, il y eut une telle révolution en lui qu'il vit pousser une fleur à la place de l'amour.C'était comme la vaste églantine qu'il s'amuse à cultiver dans son jardin près de la loge. Mais elle est blanche, avec à peine du rose à l'extrémité des pétales.

 

Desbordes écrira un roman en 1931, Les Tragédiens, une comédie, une étude sur Sade. En 1932, l'histoire avec Cocteau s'achève. Il l'évoquera encore de par sa mort tragique. En juillet 1944, Desbordes, à la tête d'un réseau de résistants sous le pseudonyme de Duroc, est arrêté par la Gestapo à Paris ainsi que le docteur Berlioz qui l'héberge. Lors de son propre interrogatoire, Berlioz, emmené aux toilettes pour vomir, voit le cadavre de Desbordes, atrocement battu. Il serait mort après quatre jours de torture, sans parler, les allemands ayant fini lui arracher les yeux. Son corps est jeté dans une fosse commune au cimetière de Thiais.

 

 

 

tiré de Jean l'oiseleur, série d'autoportraits de Cocteau en 1924

 

Article original

Terminus-Hôtel

De Toulon à Montpellier: Histoire de Pas-de-Chance

                   "Pour moi Toulon est une ville de province admirable... un décor de Puget et de Vauban

                   avec des marchés qui sont des temples grecs et des places qui sont des salles des fêtes... 

                   Elle me représente la paix, le repos, la noblesse, l'élégance, le calme... L'escadre ajoute

                   la  vie et  la jeunesse"...

 Extrait du Livre Blanc 

 

...je dus retourner à Toulon. Il serait fastidieux de

décrire cette charmante Sodome où le feu du ciel tombe

sans frapper sous la forme d'un soleil câlin...

De tous les coins du monde, les hommes épris de beauté

masculine viennent admirer les marins qui flânent seuls

ou par groupes, répondent aux œillades par un sourire et ne refusent jamais l'offre d'amour.

Le marin au verre de vin

Un sel nocturne transforme le bagnard le plus brutal, le Breton 

le plus fruste, le Corse le plus farouche en ces grandes filles

décolletées, déhanchées, fleuries, qui aiment la danse et

conduisent leur danseur, sans la moindre gêne, dans les

hôtels borgnes du port.

Un des cafés où l'on danse est tenu par un ancien

chanteur de café-concert qui possède une voix de femme

et s'exhibait en travesti. Maintenant il arbore un chandail

et des bagues. Flanqué de colosses à pompon rouge qui

l'idolâtrent et qu'il maltraite, il note, d'une grosse écriture

enfantine, en tirant la langue, les consommations que sa

femme annonce avec une naïve âpreté.

Un soir où je poussais la porte de cette étonnante

créature que sa femme et ses hommes entourent de soins

respectueux, je restai cloué sur place. Je venais

d'apercevoir, de profil, appuyé contre le piano mécanique,

le spectre de Dargelos. Dargelos en marin.

 

 

De Dargelos ce double avait surtout la morgue, l'allure

insolente et distraite. On lisait en lettres d'or Tapageuse

sur son bonnet basculé en avant jusqu'au sourcil gauche,

un cache-col noir lui serrait le cou et il portait de ces

pantalons à pattes qui permettaient jadis aux marins de

les retrousser sur la cuisse et que les règlements actuels

interdisent sous prétexte qu'ils symbolisent le souteneur.

Ailleurs, jamais je n'eusse osé me mettre sous l'angle de

ce regard hautain. Mais Toulon est Toulon ; la danse évite

le malaise des préambules, elle jette les inconnus dans les

bras les uns des autres et prélude à l'amour.

Sur une musique pleine de frisettes et

d’accroche-cœurs, nous dansâmes la valse. Les corps

cambrés en arrière se soudent par le sexe, les profils

graves baissent les yeux, tournant moins vite que les

pieds qui tricotent et se plantent parfois comme un sabot

de cheval. Les mains libres prennent la pose gracieuse

qu'affecte le peuple pour boire un verre et pour le pisser.

Un vertige de printemps exalte les corps. Il y pousse des

branches, des duretés s'écrasent, des sueurs se mêlent, et

voilà un couple en route vers les chambres à globes de

pendules et à édredons.

 

Dépouillé des accessoires qui intimident un civil et du

genre que les matelots affectent pour prendre du courage,

Tapageuse devint un animal timide. Il avait eu le nez

cassé dans une rixe par une carafe. Un nez droit pouvait

le rendre fade. Cette carafe avait mis le dernier coup de

pouce au chef-d’œuvre.

Sur son torse nu, ce garçon, qui me représentait la

chance, portait PAS DE CHANCE, tatoué en majuscules

bleues. Il me raconta son histoire. Elle était courte. Ce

tatouage navrant la résumait. Il sortait de la prison

maritime. Après la mutinerie de l'Ernest-Renan on l'avait

confondu avec un collègue ; c'est pourquoi il avait les

cheveux rasés, ce qu'il déplorait et lui allait à merveille.

 

 

«Je n'ai pas de chance, répétait-il en secouant cette petite

tête chauve de buste antique, et je n'en aurai jamais. »

Je lui passai au cou ma chaîne fétiche. « Je ne te la

donne pas, lui dis-je, cela ne nous protégerait ni l'un ni

l'autre, mais garde-la ce soir. » Ensuite, avec mon

stylographe, je barrai le tatouage néfaste. Je traçai

dessous une étoile et un cœur. Il souriait. Il comprenait,

plus avec sa peau qu'avec le reste, qu'il se trouvait en

sécurité, que notre rencontre ne ressemblait pas à celles

dont il avait l'habitude : rencontres rapides où l'égoïsme

se satisfait.

Pas de chance ! Etait-ce possible ? Avec cette bouche,

ces dents, ces yeux, ce ventre, ces épaules, ces muscles

de fer, ces jambes-là ?.. et pour résoudre ce problème je m'abîmai

dans un faux sommeil.

 

PAS DE CHANCE restait immobile à côté de moi. Peu à

peu, je sentis qu'il se livrait à une manoeuvre délicate afin

de dégager son bras sur lequel s'appuyait mon coude. Pas

une seconde l'idée ne me vint qu'il méditait un mauvais

coup. C'eût été méconnaître le cérémonial de la flotte.

«Régularité, correction » émaillent le vocabulaire des matelots.

Je l'observais par une fente des paupières. D'abord, à

plusieurs reprises, il soupesa la chaîne, la baisa, la frotta

sur le tatouage. Ensuite, avec la lenteur terrible d'un

joueur qui triche, il essaya mon sommeil, toussa, me

toucha, m'écouta respirer, approcha sa figure de ma main

droite grande ouverte près de la mienne et appuya

doucement sa joue contre elle.

 

Témoin indiscret de cette tentative d'un enfant

malchanceux qui sentait une bouée s'approcher de lui en

pleine mer, il fallut me dominer pour ne pas perdre la

tête, feindre un réveil brusque et démolir ma vie.

Au petit jour je le quittai. Mes yeux évitaient les siens

chargés de tout cet espoir qu'il ressentait et ne pouvait

pas dire. Il me rendit la chaîne. Je l'embrassai, je le bordai

et j'éteignis la lampe.

Je devais rejoindre mon hôtel et inscrire, en bas, sur

une ardoise, l'heure (cinq heures) où les marins se

réveillent, sous d'innombrables recommandations du

même genre. Au moment de prendre la craie, je

m'aperçus que j'avais oublié mes gants. Je remontai.

L'imposte était lumineuse. On venait donc de rallumer la

lampe. Je ne résistai pas à mettre mon œil au trou de

serrure. Il encadrait baroquement une petite tête rasée.

PAS DE CHANCE, la figure dans mes gants, pleurait à

chaudes larmes...

« Non, pensai-je, nous ne sommes pas du même règne. 

Il est déjà beau d'émouvoir une fleur, un arbre, une bête. Impossible de vivre avec. »

Lire la suite

Jean Le Roy

Jean Le Roy (Quimper 28 novembre 1894-Locre 18 avril 1918)

Publié pour la première fois par Apollinaire dans la revue Les Soirées de Paris. Auteur de Le Prisonnier des Mondes, (poèmes 1913).

Engagé volontaire en 1914.

Poèmes inédits réunis pas Cocteau sous le titre Le cavalier de Frise (1924) poèmes trouvés dans sa cantine.

Cocteau dédie à sa mémoire Le Discours du Grand Sommeil.

 

 

Une servante aima d'amour son maître. (1913)

 

 

 

Cela se passait il y a des jours

 

et des jours, des années et des années,

 

des siècles et des siècles.

 

C'était même sur une autre planète

 

peut-être.

 

 

 

Une servante aima d'amour 

 

son maître.

 

 

 

Un soir, il lui dit : venez m'habiller

 

car je vais aller chez ma chère aimée.

 

Elle m'a promis son coeur et son corps

 

pour la nuit prochaine. Venez m'habiller.

 

 

 

La tendre servante prit les aromates,

 

les fards et les graisses,

 

les poudres brunes, rouges et violettes

 

et dévêtit son maître.

 

Elle sema sur le corps tant aimé

 

et tant désiré

 

de la poudre brune pour le faire plus mâle.

 

Et dans les cheveux, la servante pâle

 

mit les poudres d'or et les aromates.

 

 

 

Les poudres d'argent violet et mauve

 

assombrirent les paupières si lourdes

 

et dessus les deux lèvres écarlates

 

elle mit les fards et les graisses rouges.

 

Les lèvres semblaient deux fruits sublunaires 

 

sous le doux feuillage crépusculaire

 

des poudres d'argent violet et mauve !

 

 

 

Pour vêtir le maître,

 

des robes de serge

 

obscures et amples !

 

Pour vêtir le maître

 

la ceinture molle

 

autour de la robe

 

lourde obscure et ample.

 

 

 

Et lorsque le maître fut habillé,

 

il descendit par un grand escalier,

 

un grand escalier lumineux et blanc

 

en large spirale, comme l'éternité,

 

un grand escalier lumineux et blanc.

 

A la centième marche, la fille tendre

 

égorgea son maître avec un couteau.

 

Puis elle étreignit le corps tant aimé

 

et tant désiré.

 

Les lèvres restaient rouges et vivantes

 

ainsi que deux fruits sous le noir feuillage

 

des cheveux poudrés remplis d'aromates.

 

La tendre servante y passa la nuit … 

 

égarée d'amour,

 

enivrée de voir

 

que de par son art

 

les lèvres restaient rouges et vivantes,

 

le corps teint de brun ne blêmissait pas,

 

que des cheveux pleins de parfums de plantes,

 

ne s'exhalait pas 

 

l'odeur du trépas.

 

  

 

 

Extrait du Cavalier de Frise

C'est celui qui, les soirs de bise,

Par les prairies intermédiaires,

Génie échevelé au regard sans lumière,

Chevauche les chevaux de frise.

 

Ses pur sang cabrés sur les morts,

Tout au long de la piste blême,

Attendent son ordre suprême

Entre Pfetterhouse et Nieuport.

 

 

 

La Chair de l’Acier

Quand nous sentions nos muscles élastiques

soulevés de plaisir

à marcher sur les trottoirs lisses de Paris,

ou l’été, quand nous nous réjouissions dans l’eau

et quand nous laissions cuire

sur le sable notre peau,

au temps où les membres semblaient

malgré le poids des voûtes bleues, légers,

nous ne connaissions pas encore

la valeur, la fragilité

de la matière dont est bâti notre corps.

 

Pendant un grand bombardement

qui laissa notre dédale dévasté,

couvert de cuivre, de plomb, d’acier,

comme un enfer à fleur de champ,

j’ai compris clairement

ma chair

qu’une musique fait frémir

et que glace un souvenir

cher.

 

J’ai vu l’enfant tenant entre deux doigts

la sauterelle qui palpite et souffre et ploie,

petit morceau mobile, agile, mais fragile.

 

Comme l’insecte sont soumis

les corps précieux de mes amis

à la force sans pitié

des blocs d’acier

qui vont coupant avec une monstrueuse aisance

les chairs lisses et blanches et adolescentes

de ci, de là,

tombant d’en haut,

et les squelettes

s’effondrent et les os

s’émiettent,

et le sang délivré s’échappe en noir ruisseau.

 

Jeunes corps confiants jadis

sur le bitume de Paris !

 

Jean Le Roy, in Le cavalier de frise, poèmes inédits de Jean Le Roy trouvés dans sa cantine, préf. de Jean Cocteau, Typo. F. Bernouard, Paris, 1924.

 

Lettre à Walter Pach (critique d'art américain) 1916

Sa mère à Patch

Paris le 19 avril 1918

... Nous étions sans lettre de jean depuis 16 jours. Depuis hier, nous savons que notre jean à tous ne reviendra plus à la maison. Il a été fait prisonnier dit la lettre que son ami a reçu, et après une attaque violente dans laquelle il s'est barru avec un grand courage, ils l'ont tué...

Jean devait passer sous-lieutenant dans quelques jours et il en était très fier sachant que sa mission serait bien remplie. Le soldat qui nous écrit, ou plutôt qui écrivait à Cocteau, dit "La compagnie fait une grande perte". Je vous dis tout ceci car vous l'aimiez et nous étions tous fiers de lui...

Peut-être nous reverrons-nous dans des jours meilleurs dans une France comme celle que font nos soldats,

ceux qui meurent, et ceux qui savent qu'ils peuvent mourir bientôt; mais comme tout sera différent...

 

 

Cocteau extrait d'Adieu aux fusiliers marins (Discours du Grand sommeil)

 

On me rappelle dans la Somme.

Justement ce soir je devais

rejoindre Marrast à la dune,

pour faire une patrouille.

 

Je viens de dire adieu aux fusiliers(...)

 

Marrast, Cigly, Comberscure,

vous êtes des héros charmants.

Sans doute aurai-je aimé la guerre

Si j'étais resté près de vous.

J'aurais laissé partir mon ange

si j'étais resté parmi vous (...)

 

Je te porte, je me résigne.

 

Adieu marins, naïfs adorateurs du vent.

Dessins pour Thomas l'imposteur: La mort

Milhaud Caramel mou


 

On y entend La femme fatale de Max Jacob comme le stipule l'affiche. Personne ne s'étonne de cette attribution. Ce n'est pas le poète dont il s'agit, mais selon toute vraisemblance de Maxime Jacob, futur membre de l'Ecole d'Arcueil et qui deviendra un compositeur prolifique malgré son entrée dans les ordres sous le nom de Dom Clément Jacob.

Suit, Le Piège de Méduse de Satie (première utilisation d'un piano préparé) dirigé par Milhaud à la demande de l'auteur, le reste du concert étant placé comme celui du Boeuf, sous la direction de Vladimir Golschmann, Caramel mou, shimmy chanté de Milhaud.

On choisit la version présentée par Milhaud et sa femme, car pn y entend m'orchestration d'origine et le chanteur muni comme Johnny Graton d'un porte-voix

Prenez une jeune fille,

Remplisse-la de glace et de gin

Secouez le tout pour en faire une androgyne

Et rendez la à sa famille.

 

Allo, allo Mademoiselle, ne coupez pas

demoiselle ne coupez pas moiselle

ne coupez pas zelle, ne coupez pas ne coupez pas

coupez pas pez pas pas Ah!

Oh, oh comme c'est triste d'être le roi des animaux

Personne ne dit mot oh, oh

L'amour est le pire des maux

 

Prenez une jeune fille

Remplissez la de glace et de gin

Mettez lui sur la bouche un petit peu d'Angustura

Secouez le tout pour en faire une androgyne

Et rendez la à sa famille

 

J'ai connu un homme très malheureux en amour

Qui jouait les nocturnes de Chopin sur le tambour

Allo, allo mademoiselle ne coupez pas

Je parle à je parle au allo, allo

Personne ne dit mot

 

Prenez une jeune fille

Remplissez la de glace et de gin

Ne trouvez vous pas que l'art est un peu........

Secouez le tout pour en faire une androgyne

Et rendez la et rendez la et rendez la à sa famille

On dit à l'enfant ''Lave toi les mains!''

On lui dit pas ''Lave toi les dents!''

Caramel mou!

Bis dans une version plus moderne dont la prononciation est plus audible:

Dernière partie du spectacle: Les Pélican d'Auric sur un texte de Radiguet (c'est bien le titre, il s'agit d'un ménage nommé Pélican, Auric n'a composé pour la pièce en deux actes qu'une Ouverture et un entracte), et Le Gendarme incompris, critique bouffe de Cocteau et Radiguet, habillée de la musique de Poulenc.

Radiguet par Jacques Emile Blanche

Poulenc Cocardes

Cocardes se rattache par son titre au Coq et l'Arlequin de 1919 (manifeste dédié à Auric), qui donnera l'impulsion à une éphémère revue: Le Coq, bientôt "parisien" (3 numéros, le dernier proclamant "Le coq a chanté trois fois, nous allons bientôt renier nos maîtres") co-signée par tous les membres du groupe, plus Morand, Cendrars, Marie Laurencin et quelques autres; Cocteau et Radiguet y développent leurs idées artistiques qui s'opposent à Dada et prétendent renouer avec une tradition française. 

 

 

Cocardes (1919), trois poèmes de Cocteau mis en musique par Poulenc

version originale pour violon, cornet à piston, trombone, grosse caisse, triangle et voix

 

1-Miel de Narbonne

Use ton coeur. Les clowns fleurissent du crottin d'or
Dormir! Un coup d'orteils: on vole.
Volez-vous jouer avec moa?
Moabite, dame de la croix-bleue. Caravane.
Vanille, Poivre, Confitures de tamarin.
Marin, cou, le pompon, moustaches, mandoline.
Linoléum en trompe-l'oeil. Merci.
CINÉMA, nouvelle muse.
2-Bonne d'enfant
 
Técla: notre âge d'or. Pipe, Carnot, Joffre.
J'offre à toute personne ayant des névralgies...
Girafe. Noce. Un bonjour de Gustave.
Ave Maria de Gounod, Rosière,
Air de Mayol, Touring Club, Phonographe.
Affiche, crime en couleurs. Piano mécanique,
Nick Carter; C'est du joli!
Liberté, Égalité, Fraternité. 
3-Enfant de troupe
 
Morceau pour piston seul, polka,
Caramels mous, bonbons acidulés, pastilles de menthe
ENTR'ACTE. L'odeur en sabots.
Beau gibier de satin tué par le tambour.
Hambourg, bock, sirop de framboise.
Oiseleur de ses propres mains.
Intermède; uniforme bleu.
Le trapèze encense la mort.

 

Soit, on comprend l'étonnement des critiques. Mais qu'en est-il de cette Ouverture de Poulenc passée inaperçue? La consultation du catalogue de Poulenc (et l'instrumentation si particulière de Cocardes ) qui mentionne même les oeuvres perdues ou détruites, laisse à penser qu'il ne peut s'agir que de l'Ouverture du Gendarme Incompris, saynette-caricature à l'usage des pensionnats, pochade que Radiguet et Cocteau rédigeront à l'été 1920, et dont le texte demeurera inédit en dépit d'une unique représentation, jusqu'en 1971!

Poulenc Toréador

 

le 16 octobre 191, Cocteau écrit 

Mon cher Poulenc,

Vous avez "Toréador". Ouf ! Hier réunion au Vieux-Colombier.

Bathori [Jeanne, la danseuse de l'Eventail de Jeanne] et musiciens. La séance est décidée. A bientôt, retraite, et la retraite finale de Music-Hall. J'aimerais mieux vous la voir faire que des choses d'entracte, l'entracte étant consacré à la musique d'ameublement. [Satie commençait à développer le concept de Musique d'ameublement] Répondez vite à ce sujet.

La mélodie ne doit pas être aussi bien que du Chabrier, il faut la faire bien mais moche. (...)

Du reste, faites-la selon votre coeur, car l'ironie serait déplacée dans un "hommage au Music-Hall".

Informez-vous de l'orchestre auprès de Durey, et prévenez tout de suite Bathori-Straram de votre ritournelle batterie.

Enfin travaillez, la paix approche.

    

 

 

Toréador, chanson hispano-italienne de Jean Cocteau:

Lire la suite