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Roger Worms (dit Roger Stéphane)

Roger Worms, né d'une famille juive du milieu des affaires a tout juste vingt ans lorsqu'il pénètre dans la loge de Marais à l'entracte des Parents Terribles. L'admirateur témoigne maladroitement de son admiration, et Jean Marais, ému, l'invite à dîner avec lui après le spectacle, en présence de Cocteau. Ce jeune homme en mal d'écriture, déjà familier de Gide, deviendra un célèbre journaliste sous son pseudonyme de résistant, Roger Stéphane. Bien que ses biographes n'y voient qu'une expression du regret ou d'un fantasme déçu, Roger Stéphane se plaira à répéter que Jean Marais fut son premier amant. De nombreux témoins peuvent certifier qu'on les vit ensemble presque quotidiennement au Colisée jusqu'à la déclaration de guerre.

 

Avec Cocteau, Roger Stéphane fait l'apprentissage de la liberté, et avant tout de la liberté sexuelle, ce qui le distrait de l'ambiance familiale "convenue" pour ne pas dire guindée. En 1984 (dix ans avant son suicide), il désignera encore Cocteau comme le "premier de ses maîtres". Lienhardt Philipponnat,  l'un de ses biographes cite cette phrase que Stéphane place dans la bouche du "maître" :

"Tu comprends, un poète est courageux. Gide n'est qu'un faux courageux. Il dit qu'il est pédéraste; il avoue un petit Arabe, mais pas un ouvrier deux mètres. Or, aimer les hommes, ce n'est pas aimer le côté frêle, féminin de l'homme."

 

La relation avec Worms n'a pourtant pas des mieux commencé. Dans son enthousiasme de bon élève et avec l'inconscience de l'amoureux transi, Worms a offert à Cocteau une pièce en deux actes de sa composition (que Martin du Gard jugera plutôt réussie lorsque Stéphane la lui présentera en 1940) , qui s'avère être un pastiche des Parents terribles et dont le scénario met en jeu un peintre dont le modèle favori tombe amoureux d'un jeune étudiant. "Cocteau se roula vraiment par terre de rage"... mais la brouille se dissipe, et les deux parties se rabibochent quand Worms est engagé à Paris-Soir. Il se souviendra plus tard avoir vécu la drôle de guerre dans "une allégresse incomparable":

"Je suis complètement intoxiqué par Cocteau. Non que j'éprouve à son égard une particulière affection. Mais s'il disparaissait, il me manquerait comme un aliment, comme un stupéfiant (il prend de l'opium, je prends du Cocteau). Cocteau meuble ma vie. J'ai l'impression quand je reste deux ou trois jours sans le voir que ma vie tourne à vide. Cocteau absorbe l'individu. C'est sa manière d'influencer. Quelles que soient les circonstances actuelles de son influence sur moi, je pense qu'en fin de compte je me serai "élargi" à son contact. C'est Cocteau qui aura tué chez moi l'enfant".

 

Dans la "cave minuscule" le "tunnel bizarre" de la rue de Montpensier, Roger Stéphane habite la chambre destinée à Jean Marais. Il ne se donne pas la peine de faire taire les bruits qui courent : "Parfois, dans sa chambre, je me surprends m'affirmant: "Cocteau m'aime, Cocteau m'aime", ayant peine à y croire". Cocteau en retour profite de ses services. Surveillé par la police (et ne devant qu'à Kessel de ne pas se trouver sous les verrous par suite de la saisie chez lui de trois grammes d'opium), il demande un matin à Stéphane:

"-Veux-tu me rendre le service de ma vie? J'ai commandé de l'opium à un fournisseur, mais ça m'ennuie d'aller le chercher moi-même.

- Moi, je suis parfaitement inconnu, je vais y aller.

- Prend-moi un kilo. Voilà 5000 francs"

Roger Stéphane se fera refiler pour moitié du savon noir... mais la mission était accomplie.

 Dédicace autographe à Stéphane du Livre Blanc

 

C'est peut-être à l'influence en retour de Roger Stéphane qu'on doit l'engagement de Cocteau contre le racisme et l'antisémitisme : on accuse souvent Cocteau d'avoir eu une attitude ambiguë pendant l'occupation à cause de son Salut à Breker et de ses amitiés avec Ernst Jünger et Otto Abetz . C'est oublier un peu facilement qu'un mois avant la défaite en mai 1940, après la promulgation des premières lois raciales, il signa la pétition de la Ligue contre l'antisémitisme et  un article éloquent dans son organe Le droit de vivre. Immédiatement les représentants littéraires de l'extrême-droite organisèrent une campagne contre lui.

 "Cocteau décadent? c'est une chose. Cocteau licaïste [néologisme célinien, entendre "dans la ligue"]? liquidé!" (Céline dans Je suis partout). Brasillach, Rebatet, et le critique Alain Laubreaux ne manqueront pas d'en faire un symbole de la décadence, un "amant enjuivé des nègres" rappelant son histoire avec la "pédale noire" Al Brown.

 

Roger Stéphane, par amour de Jean Sussel, jeune résistant de son âge, finira par se tailler un costume de héros. On dit que c'est encore sur l'insistance de Cocteau qu'il entrera revolver à la main pour libérer l'Hôtel de Ville (son porte-voix, car il était aphone ce jour-là, étant un jeune inconnu nommé Gérard Philipe).

Violette Morris

Cocteau mobilise Chanel pour l'envoi de cadeaux à la compagnie de Marais en mal de vêtements chauds. Il cherche, en vain à obtenir un laissez-passer pour se rendre à Montdidier ou stationne le régiment de Marais. Tous les amis se défilent pour l'y conduire, sauf la maîtresse d'Yvonne:

         

 

Il arriva enfin, conduit par Violette Morris. Coureur automobile, elle s'était fait couper les seins sous prétexte qu'ils la gênaient pour conduire. Les cheveux coupés en brosse, elle portait des costumes d'homme. On m'annonça que Jean et mon frère étaient là. Ils avaient pris Violette pour mon frère. (Jean Marais)

Même à propos d'Yvonne de Bray, les biographes mentionnent rarement le personnage de Violette Morris, en raison de sa trajectoire pour le moins atypique. Cocteau lui avait réservé un petit rôle dans Les Monstres sacrés.

       

Ce portrait, dans le style de Cocteau est-il authentique?

Violette Morris que Cocteau décrit comme charmante durant son séjour sur le Scarabée, défraya la chronique, notamment en décembre 1937 (au lendemain de Noël), lorsqu'elle tira, à bord de la péniche, plusieurs coups de revolver sur un légionnaire; elle fut acquittée de ce meurtre, son avocat étant parvenu à prouver qu'elle s'était débarrassée en légitime défense d'un maître-chanteur menaçant. Ce n'était que le début de ses relations avec la pègre.

 

Violette Morris, décorée pour son héroïsme pendant la première guerre, fut dès l'âge de 15 ans une figure unique du monde sportif féminin: championne de boxe, de lancer de poids, de javelot, de lutte, de natation, de polo, de plongeon de haut-vol, d'équitation, de tennis, joueuse et entraineuse de football, aviatrice et vainqueur de plusieurs rallies automobiles, son destin commença à basculer en 1928, lorsque les fédérations sportives lui interdirent de participer aux Jeux Olympiques d'Amsterdam (les premiers ouverts aux femmes) pour conduite indécente, et sous prétexte qu'elle s'affichait en pantalon. Elle perdit le procès qu'elle leur intenta. Ses commentaires sur le jugement traduisent l'aigreur légitime qu'elle en conçut:

 

 « Et on vient dire, la bouche en cul de poule : mais elle s’habille en homme, mais elle boxe un connard d’officiel qui arbitre à tort et à travers, mais elle se balade à poil dans les vestiaires, comme si ce n’était pas justement réservé à ça, mais elle ‘dévergonde’ nos filles ! Tout ça parce qu’un jour j’ai roulé un patin à une môme qui me collait au train ! Elle se disait amoureuse de moi, ça arrive, figure-toi, ces choses-là. Mais je n’ai jamais débauché personne de force. » 

 « Nous vivons dans un pays pourri par le fric et les scandales (…) gouverné par des phraseurs, des magouilleurs et des trouillards. Ce pays de petites gens n’est pas digne de ses aînés, pas digne de survivre. Un jour, sa décadence l’amènera au rang d’esclave, mais moi, si je suis toujours là, je ne ferai pas partie des esclaves. Crois-moi, ce n’est pas dans mon tempérament ». 

(Source:  http://raymond-ruffin.over-blog.com/pages/Violette_Morris-2253930.html )

Interdite de stade dans les années 30, elle tente une reconversion dans le music-hall. De nombreuses photos la montrent en compagnie de Josephine Baker, mais la plus célèbre est le cliché de Brassaï, Couple de lesbiennes au monocle, pris en 1932 dans une boîte de nuit interlope.

               

 

Admise à participer aux Jeux de Munich en 1936, elle aurait été à cette occasion recrutée par les services secrets allemands à qui elle aurait vendu de nombreux secrets militaires sur la défense de Paris et le char de combat Renault.

Dès les premiers jours de l'occupation, on la retrouve rue Lauriston où elle participe activement aux séances de tortures, héritant le surnom de "hyène de la Gestapo". Si les controverses se poursuivent sur l'étendue de ses exactions, il demeure certains que son habilité à placer des agents dans divers réseaux de résistance pour les faire tomber, et les pertes qu'elle causa poussent les anglais à donner l'ordre de l'exécuter coûte que coûte; elle échappe à plusieurs traquenards jusqu'à ce que les services gaullistes réclament son élimination en urgence. Elle sera effectivement mitraillée sur une route de l'Eure le 26 avril 1944 par des membres de la section Surcouf du maquis normand.

Denham Fouts

Le jeune homme en pyjamas

 

 

Un soir, Capgras, co-directeur des Ambassadeurs amène dans la loge de Jean Marais un jeune américain de 19 ans passablement éméché, en pyjama bleu ciel et babouches, fumant Chesterfield sur Chesterfield qui réclame qu'on le place tout de même puisqu'il a loué. Il prétend qu'il était malade et que ses amis lui ont confisqué ses vêtements pour l'empêcher de sortir. Selon certains (Michel Angebert scripsit) Cocteau aurait eu cette réplique désarmante: "Mais bien sûr, la pièce était écrite pour être vue en pyjama!" Placé dans une loge grillagée, l'individu suscite la curiosité générale et le couple finit par le raccompagner chez lui en voiture. Selon le même auteur il se serait avéré que le garçon aurait fait irruption au théâtre après que Marais lui ait posé un lapin l'après-midi même. Le beau jeune homme, opiomane invétéré, va devenir pour un temps son amant, amant physiquement peu exigeant car diminué par son usage des drogues. Il s'appelle Denham Fouts, depuis l'âge de 16 ans, il passe de millionnaires en aristocrates, étroitement lié au futur roi de Grèce Paul Ier, à Paul de Yougoslavie, au shah, il deviendra une légende grâce aux portraits qu'en feront ses amants successifs, Truman Capote, Glenway Wescott, Platt-Lynes, Christopher Isherwood, Gore Vidal. Se souvenant d'un mot de Capote (qui le surnommait "le garçon le mieux entretenu au monde"et  que Fouts fit venir à Paris en lui adressant un chèque en blanc), le compositeur Ned Rorem eut cette formule "Si Fouts avait couché avec Hitler comme celui-la le souhaitait, il aurait sans doute épargné au monde la deuxième guerre mondiale".

                                       

Denham Fouts par Platt-Lynes

 

 

Quoique Jean Cocteau encourage Marais à se rendre en sa compagnie dans un déguisement de fortune au bal d'Etienne de Beaumont en 1939 (sur le thème de la famine sous Louis XIV)

Marais, Fouts et JFLP (ami de Cocteau) au bal du comte de Beaumont

il multiplie les mises en garde contre le bellâtre:


La conversation de D. n'est pas pour toi. Ses goûts ne sont pas pour toi, son style d'existence n'est pas pour toi. Tu en fais un prince charmant, mais à mes yeux et à ceux des autres, c'est un pauvre gosse mal situé dans l'existence et paresseux devant le destin . (conclusion d'une lettre glissée sous la porte de la chambre de Jean Marais)

 

Marais rompt. Fouts rapatrié quelques jours avant la déclaration de guerre n'aura de cesse de revenir en Europe. Il mourra en décembre 1948 à Rome, dans les toilettes de la Pension Foggetti, officiellement d'une malformation cardiaque, peut-être d'overdose.

Panama Al Brown

Al Brown (à gauche) dans ce qui semble être l'ancien décor de l'Elysée-Montmartre

 

Cocteau entre en contact avec Al Brown au début 1937, quelques mois avant sa rencontre avec Jean Marais, lequel résumera dans Histoires de ma vie la familiarité entre le champion noir, Marcel Khill et Cocteau qui semblent plus ou moins cohabiter à l'hôtel de Castille où vit le poète.

 

Il me raconta que si Al Brown avait de l'amitié pour lui, c'est qu'un jour le grand boxeur lui avait demandé la permission de prendre un bain chez lui. Or, après l'avoir pris, il allait vider la baignoire quand Jean Cocteau lui cria:

- Nous sommes en retard, ne vide pas la baignoire, je prendrai mon bain dans ton eau.

 

Et Marais de résumer un peu plus loin la rencontre:

 

Jean, amené par Marcel Kill (sic) dans une boîte de nuit, vit l'ancien champion faire un numéro de claquettes, tout en sautant à la corde comme à un entraînement de boxe. Le numéro était superbe.

 

 

Jean invita le boxeur à sa table et l'interrogea. Al Brown avait perdu son titre en 1935 en faveur de l'espagnol Baltazar Sangchili. Le jour du match, il avait été empoisonné et n'avait pu déclarer forfait à la dernière minute. Ruiné par son entourage, il gagnait sa vie dans un night-club. Il se droguait. Il buvait. Jean décida de le sauver et de le faire remonter sur le ring. D'abord, il le fit accepter à l'hôpital Sainte-Anne où il serait désintoxiqué. Al croyait être dans une luxueuse clinique.

Puis, aidé par Coco Chanel, on trouva des fermiers qui consentirent à transformer leur ferme en camp d'entraînement. jean essaya de contacter des managers de boxe. Hélas! aucun ne s'intéressait plus à Al Brown. A ce moment le journal Ce soir demanda à des articles à Jean Cocteau en lui laissant le libre choix des sujets. jean commença alors une série d'articles sur Al, poétiques et passionnants. Al était mort et son fantôme reviendrait reprendre son titre. Al Brown, le poète de la boxe, la mante religieuse. Tous les soirs, une page était consacrée au boxeur. Les managers commencèrent à dresser l'oreille. Ils proposèrent un match à la salle Wagram, pensant bien la remplir avec une telle publicité. C'était comble. Lorsque Al Brown apparut, il se fit insulter de toutes parts. On criait: "Poète! Danseuse!"

Les reporters photographiaient davantage Jean Cocteau que les boxeurs (...)


Le jour du match avec Sangchili, je crus qu'il allait perdre. Il avait trente-six ans et il fallait tenir quinze rounds. A un moment Al comprit que quoi qu'il arrive,s'il tenait jusqu'au bout, il aurait gagné aux points. L'arcade sourcilière en sang, il s'accrochait, repoussait son adversaire. Je n'osais plus regarder Jean que les flashes des photographes mitraillaient continuellement. Enfin le gong résonna, on leva le bras d'Al. Il était vainqueur.


 

 

Après le titre reconquis, Al tenta un autre match contre Angelmann: il gagna de nouveau par K.O.

Lorsqu'il décida d'abandonner le ring, Jean s'arrangea avec le cirque Amar pour qu'il parte en tournée. Ensuite il devait partir pour l'Amérique y monter une salle d'entraînement.


 

Cocteau, poème inédit écrit au lendemain de la revanche d'Al Brown

 

La Balance

Contre la haine, l’ombre et le jeu des rapines :

Le calme, le destin, la couronne d’épines.
La franchise, la danse et le choc du départ.
Le ratier, à la fin, s’attaque au léopard.
La rage de l’échec, la victoire factice
Et le couronnement final de la justice.
D’un côté le désordre et l’altercation
Et de l’autre l’instinct de conservation.
Cet instinct sous sa forme humaine la plus haute,
Victorieux du mal, du noir et de la faute.
L’âme blanche de Brown calculant et dansant
Une danse de mort, de vengeance et de sang.
Al Brown sortit vainqueur par la force des règles
Car les vautours seront les victimes des aigles.
Le ring environné de tombes et d’amis,
Et cet homme debout parce qu’il l’a promis.
Un sang pur racheta le drame de Valence,
Et la légèreté fit pencher la balance.

La fin de l'histoire selon Jean Marais:

 

Al s'en fut en Amérique. nous restâmes sans nouvelles de lui à cause de la guerre. Plus tard, Jean apprit qu'il était plongeur dans un bar de Harlem. Il partit pour New York, vit Al, l'aida financièrement et lui promis de l'aider. A son retour en France, il rencontra Marcel Cerdan, lui parla d'Al et Cerdan promit à son tour d'ouvrir une salle d'entraînement que dirigerait Al. Cerdan devait mourir dans un accident d'avion et Al de tuberculose dans un hôpital de New York.

 

Il semblerait qu'il soit en réalité mort dans la rue...

Article de Sports illustrated (Philip Hays dessinateur)

Dans Mes monstres sacrés (posthume, réunion de textes rassemblés par Edouard Dermit et Bertrand Meyer, on trouve sous la plume de Cocteau ce résumé de l'aventure:

 

J'aime la boxe et c'est pourquoi j'ai, un jour, convaincu Al Brown de plonger à nouveau dans cette poésie active, dans les syntaxes mystérieuses qui firent la gloire de sa jeunesse.

Je m'étais attaché au sort de ce boxeur parce qu'il me représentait une sorte de poète, de mime, de sorcier qui transportait entre les cordes la réussite parfaite d'une des énigmes humaines : le prestige de la présence.

Al était un poème à l'encre noire, un éloge de la force spirituelle qui l'emporte sur la force toute court.

Un poète voulait qu'un boxeur redevint champion du monde et la preuve faire d'une victoire de l'intelligence sur la force : j'ai conseillé à Al de quitter le ring.

L'entreprise cessait et le point final du poète devait être le point final du boxeur, de ce champion qui durant sa carrière avait multiplié les trouvaille et promené à travers le monde le spectacle de sa force fragile et de sa danse de cobra. 


deux croquis prétendument d'Al Brown, réalisés en 1962, soit onze ans après sa mort.

Tapisseries

Quelques tapis et tapisseries, qui n'ont pas trouvé place dans les pages ni en illustration des articles. Le style, notamment dans les tableaux de chevalet, semble bien se prêter à la réalisation de motifs de tapisserie, par la juxtaposition sans passage de plages de couleurs uniformes. On a vu cependant que dans ses oeuvres directement destinées aux tissage (Judith) que Cocteau recherche l'inverse de ce qui fait son style peint, la vibration, des textures plus proches du pastel. Dans l'autre tapisserie majeure réalisée de son vivant, Antiquité bouclée, il renonce totalement à la couleur pour revenir au trait pur du dessin:

La toison d'or



Bouclée, bouclée, l'antiquité.
Plate et roulée, l'éternité.
Plate, bouclée et cannelée, j'imagine l'antiquité.

Haute du nez, bouclée du pied, plissée de la tête aux pieds.

Plate et roulée, l'éternité,
Plate, bouclée, l'antiquité.
Plate, bouclée et annelée; annelée et cannelée.

Ailée, moulée, moutonée.

La rose mouilée, festonnée, boutonnée et déboutonnée.
La mer sculptée et contournée.

La colonne aux cheveux frisés.

Antiquité bouclée, bouclée :
Jeunesse de l'éternité !

                                                                (in Opera 1925-27)

 

 

 

Le bélier                                                                                       et sa lithographie

  

 

Le caducée d'or (existe aussi en couleurs inversées)                                      en collaboration avec Moretti

      

 

Trois profils                                                                   Tête aux roses                                              Renaud et Armide

        

 

Dionysos                                                                                                        Souffle de vie

    

 

    

Commedia dell'Arte                                                                                   Les deux pigeons

   

Roland Garros

 

Dans Guynemer, l'Ange de la Mort, Jules Roy écrit:

Le Cocteau de cette époque semble le prospecteur et l'inspirateur de l'héroïsme. Il est très bleu-blanc-rouge, fasciné par l'aviation et les jeunes pilotes, il devient en quelque sorte traqueur d'anges. En novembre 1914, il a découvert Roland Garros, mais oui, celui du stade, il leur arrive de dîner ensemble, pas n'importe où, à l'hôtel Meurice, chez Maxim's ou chez Prunier. Avec quel argent? Peu importe. Garros s'endort parfois sous le piano, rien ne compte, on est en guerre.

Le côté "bleu-blanc-rouge" de Cocteau est sans doute contestable. Cocteau a été écarté de la conscription, il a rejoint un régiment de fusiliers-marins pour lesquels il s'est improvisé ambulancier, dans la clandestinité. Son uniforme est "de fantaisie", dessiné par Poiret. Garros, en tant qu'originaire des îles, a dû s'engager comme volontaire, quoiqu'il soit déjà multi-recordman du monde de hauteur et le premier à avoir réussi la traversée de la Méditerranée dès 1913. Ce statut pourrait expliquer en partie leur accointance.

Jules Roy poursuit: Garros, né à La Réunion, est beau, courageux, génial, simple; aimé de la mort, il aime les dames...

Pour bien écrite que soit la phrase, elle occulte par son autorité incontestable, une partie de la vérité: Garros aime certaines femmes, qui aiment certains hommes. La rencontre entre Garros et Cocteau a eu lieu par l'entremise de Misia (ex-Natanson, à l'époque Edwards, future Sert) Godebska, muse des peintres et des musiciens (dédicataire de La Valse de Ravel).

Dans ses Mémoires elle rapporte sa promenade avec Garros: "Vêtue du plus curieux accoutrement, je pris place avec lui dans un de ces fragiles engins qu'on eût pu justement appeler "Trompe-la-Mort". Il voulut m'éblouir par sa science aéronautique en me faisant toutes sortes de démonstrations de "loopings, et je n'ai jamais eu si peu de ma vie. Sortie verte et décomposée de cette aventure, je mis plusieurs jours à m'en remettre... Depuis longtemps, déjà, je lisais sur son visage qu'il était marqué par la mort. Dès son troisième vol, il fut tué".

 

Isidora Duncan (future Mme Essenine...) fait sensiblement la même remarque dans son autobiographie intitulée "My Life" (New York-1927) Paris, septembre 1918 : "Tous les matins, à cinq heures, nous étions réveillés par le brutal boum de la Grosse Bertha , prélude à un jour sinistre qui nous apportait de nombreuses nouvelles terribles du Front. La mort, les flots de sang, la boucherie emplissaient ces heures misérables, et, à la nuit, c’étaient les sirènes annonçant les raids aériens. Un merveilleux souvenir de cette époque est ma rencontre avec le fameux "As" (*) Garros dans le salon d’une amie, lorsqu’il se mit au piano pour jouer du Chopin et que je dansai. Il me ramena à pied de Passy (**) à mon hôtel du Quai d’Orsay. Il y eut un raid aérien, que nous regardâmes en spectateurs, et pendant lequel je dansai pour lui sur la place de la Concorde - Lui, assis sur la margelle d’une fontaine, m’applaudissait, ses yeux noirs mélancoliques brillant du feu des fusées qui tombaient et explosaient non loin de nous. Il me dit cette nuit qu’il ne pensait à et ne souhaitait que la mort. Peu après, l’Ange des Héros l’a saisi et l’a transporté ailleurs".

(*) Roland Garros n'était titulaire que de quatre victoires et ne devrait normalement pas être qualifié d'"As", titre réservé aux pilotes ayant accumulé cinq victoires. (**) : erreur de l'auteur, car il s'agit du salon de Misia Edwards situé quai Voltaire.

 

Avant que Misia n'y monte, Cocteau avait aussi fait la promenade au-dessus de Paris et de sa banlieue dans le Morane de Roland Garros. Son frère aîné Paul, était lui-même l'un des pionniers de l'aviation militaire. Le 31 janvier 1916, Cocteau, dans les tranchées de Nieuport ou Dixmude, écrit à sa mère:

"Imagine ce que je retrouve dans mes mots d'il y a deux semaines: "Rêvé que j'étais en aéroplane avec Paul. Il me disait: Tu vois ce bateau, maman est à bord et elle nous cherche, il vaut mieux redescendre." 

 

Jules Roy: il (Roland Garros) donne le baptême de l'air à Cocteau qui se décrit comme un aviateur de l'encre "taquinant l'éternité". D'après le constructeur Voisin, Garros est un oiseau qui ne sait pas comment il vole. Cocteau le voit comme une linotte, avec une ravissante tête. Cocteau, c'est Virgile; Garros, Dante avec de la moustache, un chandail à col roulé et une casquette retournée, qui chevauche Pégase vers la lune avec une douceur rêveuse."

Du souvenir de cette balade, Cocteau fera Le petit aviateur (1917) portrait de Roland Garros, représentation à la Delauney du héros -sans visage, peut-être de lui-même...

 

Dédicace


Garros je te

                Garros        ici

                                   nous



toi        Garros

Plus rien que ce silence noir



Morane



Un déjeuner à Villa Coublay



On voit dans un stéréoscope

toutes tes photographies      ...



                         Accroche-toi bien Garros

accroche-toi bien à mon épaule



Dante et Virgile

au bord du gouffre

 

 

Je t'emporte à mon tour

aviateur de l'encre

                         moi

 

 

et voici mes loopings

et mes records d'altitude

 

Les études montrent le déplacement du paysage: Bergère, O Tour Eiffel... Apollinaire vivait encore.

Chant du Paveur

 

L'eau coule sous les ponts jamais désaltérés

 

 

     Parcs 

     d'aérostats verts

     jeunes arbres gonflés d'oxygène

                              le printemps rit

                              cachant ses explosifs



                                                                                          Je pars

                                                               ô Tour Eiffel     arlequin  

                                                                 cage des oiseaux bleus



          Affiches

     

     Les nuages     les péniches


     l'ananas au chignon de tôle


                                Trocadéro



Le paon vert d'arrosage asperge les baleines

toute la basse-cour se sauve

KUB        BYYRH        BYRRH

                  PETIT JOURNAL

 

Guignol déchaîne un rire d'arbre

 

                     Onze heures

 

Un jeune ouvrier aux bras nus

pave        il enfonce

la grosse mosaïque

il rabote le cube et

l'enfonce

entre les cubes sagement joints

du parquet fauve     


                   PIANOS A. BORD   ....

Dans le champs littéraire, Cocteau créera Le Cap de Bonne-Espérance, moderne poème épique, dans la veine du Coup de dé de Mallarmé, déjà cité plus haut.

 

L'invitation à la Mort (premier vol avec Garros)



La course inverse d'un oiseau

te fait constater ta vitesse



Alors



dans ce cyclone

si tu veux toucher l'épaule du pilote

 

 

une rafale

 

 

et ton geste mort s'attarde

                        scaphandrier qui pioche

                   au fond de l'eau



                                                                 Petites routes

                                                                    petites forêts

                                                                   petite ferme

                                                           petit quoi? lac

                                                           est-ce un lac cela

                                                               miroite

                                                                    c'est un

                                                                     lac

 

 


Le mystère Garros

Il apparaît que nous sommes plus d'un, pour qui se soucie encore de Roland à nous poser quelques questions:

I am sorry I am writing in English, but my French is too bad. I would like to know if there are any information if Garros was homosexual. He had a close friendship with Cocteau, who even dedicated a poem to him. I wrote an article about Emond Audemars. He never married, like Garros, and they were best friends and pilots. Audemars never drove an airplane again after Garros died. This sounds to me like big grief.

(Réponse)

Salut,

Ce n'est pas parce que tu as des amis -- ouvertement -- homosexuels que tu es nécessairement homosexuel. Il a partagé sa vie avec une femme et ses biographes ont insisté sur la force de cette relation qui a duré dans le temps (cf Quellennec et Ajalbert) L'amitié est l'une des choses les plus importante pour un pilote. Il était ami avec beaucoup, même si Audemars devait être celui dont il était le plus proche. Je suis de la famille Garros (et je n'ai aucun problème avec des orientations sexuelles différentes et certains membres de la famille sont ouvertement gay) et je n'ai jamais été au courant de quoi que ce soit qui m'aurait mis un doute sur son orientation sexuelle. (Je ne peux pas le confirmer avec certitude dans un sens comme dans l'autre).

Thibaut. Tcauterman

 

Bon, soit, désolé Thibaut. Dans la phrase de la Difficulté d'être, Roland Garros apparaît, sans qu'il le spécifie -mais il n'en cite pas d'autres- parmi les amants de Cocteau. Sans doute cela ne suffit pas, mais on reviendra à sa "femme" peu après.

 

Le Journal de Roland Garros

 

Dans le Lotissement du ciel, de Blaise Cendrars (1948), on découvre le passage suivant :

Le Journal de Garros est le document le plus extraordinaire, le plus pittoresque et le plus vivant que l’on puisse lire sur les débuts de l’aviation en France et à travers le monde. Une centaine de pages sont consacrées aux exhibitions que Garros s’est trouvé dans l’obligation d’aller faire dans un cirque aux États-Unis pour gagner de l’argent, vu que sa famille lui avait coupé les vivres pour rappeler Roland à l’ordre, et il donne cent portraits d’extravagants qui se passionnèrent d’un seul coup pour les choses de l’air et qui voulaient devenir pilotes : des cow-boys, des financiers, des mécanos, des ivrognes, des femmes, toutes plus ou moins toquées qui voulaient subir au moins le baptême de l’air et qui l’entraînaient dans toutes sortes d’aventures qui se terminaient généralement dans des bars aux fulgurants cocktails (les premiers !) que Garros énumère avec éblouissement, ainsi que sa formation de pilote d’élite sorti indemne des mille et un risques courus et des innombrables chutes d’un casseur de bois. Ce Journal est toujours inédit. Garros l’a fait taper à cinq exemplaires et l’a remis personnellement à cinq de ses amis, pour la plupart de ses anciens compagnons d’aventures à La Nouvelle-Orléans, à Mexico, à La Havane, sous la condition expresse de ne jamais le publier ni de le communiquer à la presse. J’avais tout de même réussi à entrer en possession de l’un de ces cinq exemplaires mais il a disparu, ainsi que tous mes autres papiers, lors du pillage de ma maison des champs en Seine-et-Oise fin juin 40. Mon exemplaire était un manuscrit de 286 feuillets soigneusement dactylographiés au recto et au verso, sur un papier de Hollande, d’un petit format écu, genre papier à lettres d’une femme du monde ou du demi, sans interligne, sans paragraphes et sans marge aucune, de la dactylographie en bloc, du travail consistant, comme bétonné, sans une faute, sans une rature. De l’ouvrage bien faite. Je n’ai jamais vu un tel boulot. Raconter de qui je le tenais serait écrire un roman. Peut-être le ferai-je un jour ; mais rien n’est moins certain. Ah ! si Ajalbert avait connu ça, que n’en aurait-il pas fabriqué, ce furieux ! Et cette page d’un humour si tranquille et d’une si belle maîtrise de soi quand Roland raconte comment il fuma une cigarette, couché à l’ombre, sous l’aile de son avion, dégustant seul son triomphe, souriant de plaisir, contemplant la mer, couché sur le sable chaud où il s’était posé, avant de remonter à bord et de repartir pour aller se faire contrôler et chronométrer par les officiels, à Tunis, et de leur annoncer par sa présence qu’il venait de franchir la Méditerranée. Le premier !

C’est à la page 77 et 78 de l’édition de poche Folio.

Que faut-il en penser ? Ce journal de Roland Garros existe-t-il réellement ? A-t-il été évoqué par d’autres personnes ? En a-t-on gardé quelque trace ?

 

 

En 1918, quelques jours avant la mort de Roland Garros, Cocteau accepte, "par amitié pour les aviateurs" de rédiger le texte d'une plaquette de propagande Dans le ciel de la Patrie: les illustrations de Benito Garcia mi-futuriste, mi-cubistes vont durablement le marquer, en même temps qu'il échafaude certains des thèmes récurrents de sa mythologie personnelle:

 

 

Cocteau Portrait cubiste de Picasso (1917)

 

En 1951, lors d'une interview avec André Parinaud, Cocteau accepte de revenir sur quelques détails, devenus historiques, de l'invention de la mitraillette destinée à tirer à travers l'hélice de l'avion.

Toujours la même chose. Garros, évidemment, est pour moi un héros, mais Garros est surtout pour moi un ami de toutes les minutes. Ce que Garros avait d’admirable, c’est qu’il avait peur. Il avait peur quand il montait dans la carlingue. C’’est un homme qui dominait sa peur, le héros véritable à mon sens. C’est inutile de vous faire l’éloge de Garros, vous le connaissez tous, mais je peux vous dire comment Garros a inventé le tir à travers l’hélice. J’avais fait avec Garros toutes les acrobaties dans le vieux Morane, et un jour qu’il était chez moi avec Morane, - Morane était toujours enveloppé dans des fourrures, cassé en miettes, il avait fait mille chutes – ils virent une photographie de Verlaine, la photographie justement qu’avait fait faire Montesquiou, de chez Otto, avec le cache-nez persan, et cette photographie derrière un ventilateur, sur ma cheminée. Et Morane dit à Garros : « C’est drôle, on voit une photographie derrière un ventilateur, il y a des regards qui passent et des regards qui ne passent pas. On pourrait peut-être faire passer des balles à travers une hélice et être seul sur un avion. » Nous avons alors imaginé de blinder l’hélice avec un blindage triangulaire, certaines balles passaient comme certains regards qui traversaient le ventilateur et qui voyaient la photographie de Verlaine et des balles qui ne passaient pas glissaient sur le blindage et s’échappaient à gauche et à droite. Nous n’avions pas encore inventé le synchronisme. Cet appareil a été cassé par un orage sur le front, un hangar s’étant écroulé dessus et on a décommandé les avions à Morane. L’ordonnance de Garros qui le voyait très triste lui a refabriqué un appareil de cette sorte avec un biplace où il était seul, et c’est sur ce biplace qu’il est tombé en Allemagne. Il s’est caché chez des paysans, l’appareil brûlait, il s’est vu dans une situation tragique puisqu’on lui demandait où était l’autre, il aurait fallu faire fusiller du monde s’il avait dit « deux », car on aurait cherché ce « deux » et il était seul, et les Allemands ont découvert dans les cendres le blindage triangulaire et ils firent ainsi le Fokker. Voilà.

 

Venons-en maintenant à Marcelle Gorge, que la postérité nommera Marcelle Garros quoiqu'elle n'ait jamais été officiellement unie à son héros de pseudo-mari:

 


Parabole de l'Enfant prodigue

 

 

Le groupe des officiers de marine

et la jeune femme au manteau de skunks 

                       L'angoisse s'enfonce

                       dans les poitrines

                                                                       ...


Fourure     étoupe     esquimau



Le pilote

rabat du cuir sur ses oreilles

se gante

            calme

            sûr

L'appareil Morane aux pièces neuves

Il vérifie

en proue l'hélice rouge

qui peut se fendre



en poupe la queue la rame les roues

les vis        le réservoir

sans un mot

prévoir le moindre accident



Cigarette



L'escadre du matin

                 manœuvre        à l'occident

 

 

Il va falloir que je parte



Une ceinture autour des reins

la bosse d'opossum

la carte et la route à l'encre sur

les îles jaunes

boussole



Les deux jeunes marins bien émus

qui traversèrent pourtant des bourrasques

où on ne pouvait pas jeter l'ancre

        Sourire

        à ces captifs du sol

et les adieux à la petite

avant le masque        un mutisme

                  d'aquarium

de cinématographe        d'hypnose

de chloroforme

 

 

 

Roland Garros n'est pas mort depuis six mois que Marcelle vend précipitamment l'appartement qu'elle occupait avec lui rue Lalo pour s'enfuir avec sa maîtresse Mireille Havet par le Train bleu, vers Marseille, avant de se fixer à Villefranche sur Mer, dans une villa qu'elle louent "Le petit Hermitage" et qu'elle occupent les cinq années suivantes. Mireille Havet est un grand écrivain, en dépit du peu de choses qui nous restent, un roman Carnaval, l'autre perdu, des contes fantastiques comme La Maison dans l'Oeil du Chat, deux recueils de poèmes, les premiers publiés sur la recommandation d'Apollinaire, et surtout l'abondant journal retrouvé en 1995. Dans le sillage d'Emilienne d'Alençon, elle est devenue opiomane et c'est peut-être par elle que Cocteau (et Radiguet qui fréquentait ses soirées bien avant sa liaison avec Marcelle) ont goûté à la drogue interdite depuis 1916. D'après le journal de Mireille Havet, il semblerait qu'elle ait été avertie de la mort de Radiguet avant Cocteau, et que les bons soins du couple qu'elle formait avec Marcelle l'ait attiré pour la première fois à Villefranche.

 

Cocteau à sa mère, 24 mars 1924:

Je passe 4 jours chez Marcelle Garros très bonne et qui supporte mes yeux à l'envers. Ensuite je suis à Monte Carlo terminer ma tâche avec Diaghilev (Les Fâcheux et les Biches)... et je rentre.

 

Selon Jacques Biagini (in Cocteau de Villefranche-sur-Mer): Liane de Pougy dans "Mes Cahiers bleus", commente ainsi la situation: "Quant à Cocteau, il a besoin d'aimer!  Fou de douleur à la mort de Radiguet il adore cette gentille et menue petite Garros. Elle, c'est une charmante petite créature qui s'est intoxiquée de littérature en vivant avec Mireille Havet Jean l'a chantée dans ses vers, de même qu'il a chanté Garros, ce magnifique enfant dans Le Cap de Bonne-Espérance."

Bien que Cocteau n'en parle pas, il se pourrait qu'il ait été reçu au Petit Hermitage... Dans les lettres à sa mère qui suivent après avoir parlé de "villa impossible pour cause de propriétaire odieuse" il qualifie de "très bonne maison" la Pension Villa Le Calme d'où sont envoyées ses lettres à partir de fin juillet (1924)

 

"Le crépuscule blanc descend sur la mer où le spectre des montagnes navigue encore. Je m'en vais. Adieu Villefranche, flore du sud, pays des aloès, des oranges, des oeillets, des casinos. Trois années déjà, j'ai laissé ici un peu de mon coeur... J'entends dans la douceur du soir, comme autrefois où j'étais poète et que je n'avais pas d'autre amour, les cris des enfants et ceux plus aigus des chats amoureux. L'écho des tramways qui tournent la corniche en grinçant, et, sur le mur, le parfum des premières fleurs d'oranger suspendues comme un visage qui vous fait tourner la tête et qu'estompe déjà la nuit... Adieu Villefranche, adieu ma rade.Où trouverais-je cependant un plus beau paysage, plus apaisant, plus poétique que celui-ci? Les clairons des chasseurs sonnent le couvre-feu. Il faut laisser la lune seule." (Mireille Havet Journal 1924 pp504-8)

Cocteau se souvient "de scènes atroces et de tempêtes, entre autres, ce qui semble drôle, celles de la Villa Le Calme à Villefranche où je me tordais par terre et crachais à la figure de Marcelle Garros." (Le Passé défini T5)

Auric, ami intime de Radiguet, qui ne se mariera qu'en 1930, séjourne aussi en 1924 à la pension Le Calme:

Août, à Jacques Maritain

Entre tous, j'ai choisi Radiguet pour qu'il devienne mon chef d'oeuvre et moi, seul, comme fou au milieu d'une usine de cristal en miettes. Ici j'essaye de vivre. J'y arrive très mal. Auric m'aide. Hélas, que peut-il? J'habite un cauchemar, un autre monde où même l'amitié ne pénètre pas.

 

2 août, à sa mère: Marcelle Garros me soigne. Elle est douce, elle m'aime et sait passer son temps comme une sainte, avec un caractère égal, un souvenir atroce transformé peu à peu en douceur, un absolu mépris des "plaisirs". Auric se traîne de son lit à la table, de la table au piano.

 

12 août, à sa mère: Les chasseurs prennent leurs leçons de clairon toute la journée sous nos fenêtres.

Le Gendarme incompris

 

Poulenc à Paul Collaer, le 4 décembre 1920: Je travaille en ce moment à une petite partition pour un acte de Cocteau et Radiguet que l'on donnera à Paris fin janvier je pense. Il y a une Ouverture, deux chansons, deux duos, et un finale avec une petite danse. Mon orchestre de chambre se composera d'une contrebasse, un violoncelle, un violon, une clarinette, une trompette et un trombone. Il y a trois personnages: un gendarme, M. Médor, commissaire de police, et la marquise de Montonson. C'est tordant...

Poulenc en 1920

 

A Jean Hugo, qui en réalisera le décor, il confie en 1921: Je termine en ce moment Le Gendarme incompris, opéra-comique en un acte sur un livret de Jean et Bébé, qui vous amusera je crois.


Valentine, Radiguet, Jean Hugo

 

L'Ouverture dans un style solennel interrompu par des citations de music-hall et de musique de cirque, répond à la danse finale uniquement orchestrale. La 2ème chanson est un mélodrame (id est parlée). Seul le gendarme du titre ne chante pas dans la pièce.

 

En novembre 1920, les auteurs avaient pris soin de faire précéder la représentation à venir d'une Note payée (sans nom d'auteur) dans le Coq parisien (n°4) qui précisait l'essence du canular, mais il est probable que personne n'avait pris soin de la lire:

Bientôt: 1000è représentation de Le Gendarme incompris, saynette pour Pensionnats, par Jean Cocteau et Raymond Radiguet. Le grand bruit mené autour des 999 premières représentations de ce célèbre exemple de mélocritique a peut-être empêché d'en comprendre toute la finesse. Espérons que la millième offerte aux spécialistes du genre corrigera ce succès tapageur et permettra enfin à nos dramaturges de se faire entendre comme ils le souhaitent.

A noter qu'il était prévu une autre mélocritique, visant Rimbaud "la soirée dramatique" mais le genre s'éteignit, sans succession.

Le gendarme (pas le bon), celui qui gouverne le Zanzibar dans Les Mamelles de Tirésisas en 1947

 

Argument:

 

Au lever du rideau, le Commissaire Médor (qui se plaint de n'avoir pas eu d'affaire sérieuse depuis l'affaire Dreyfus) voit arriver dans son bureau le gendarme La Pénultième accompagné d’un ecclésiastique. Dans un rapport  quasi incompréhensible, le pandore accuse le prêtre d’un attentat aux bonnes mœurs, dans le bois de Boulogne. Voici le rapport, que le gendarme débite sur un ton "judiciaire", en roulant les r dans un fort accent du sud-ouest:

"Les printemps poussent l’organisme à des actes qui, dans une autre saison, lui sont inconnus et maint traité d’histoire naturelle abonde en descriptions de ce phénomène, chez les animaux. Qu’il serait d’un intérêt plus plausible de recueillir certaines des altérations qu’apporte l’instant climatérique dans les allures d’individus faits pour la spiritualité ! Mal quitté par l’ironie de l’hiver, j’en retiens, quant à moi, un état équivoque tant que ne s’y substitue pas un naturalisme absolu ou naïf, capable de poursuivre une jouissance dans la différentiation de plusieurs brins d’herbes. Rien dans le cas actuel n’apportant de profit à la foule, j’échappe, pour le méditer, sous quelques ombrages environnant d’hier la ville : or c’est de leur mystère presque banal que j’exhiberai un exemple saisissable et frappant des inspirations printanières.

Vive fut tout à l’heure, dans un endroit peu fréquenté du bois de Boulogne, ma surprise quand, sombre agitation basse, je vis, par les mille interstices d’arbustes bons à ne rien cacher, total et des battements supérieurs du tricorne s’animant jusqu’à des souliers affermis par des boucles en argent, un ecclésiastique, qui à l’écart de témoins, répondait aux sollicitations du gazon. À moi ne plût (et rien de pareil ne sert les desseins providentiels) que, coupable à l’égal d’un faux scandalisé se saisissant d’un caillou du chemin, j’amenasse par mon sourire même d’intelligence, une rougeur sur le visage à deux mains voilé de ce pauvre homme, autre que celle sans doute trouvée dans son solitaire exercice ! Le pied vif, il me fallut, pour ne produire par ma présence de distraction, user d’adresse ; et fort contre la tentation d’un regard porté en arrière, me figurer en esprit l’apparition quasi-diabolique qui continuait à froisser le renouveau de ses côtes, à droite, à gauche et du ventre, en obtenant une chaste frénésie." Mallarmé L’ecclésiastique in Divagations (1896) -dans l'original, la suite, quoique allusive est sans doute plus obscène, mais l'inconvenance ici venait de ce que le texte, qu'on peut ignorer dans la quiétude d'une bibliothèque, prêtait à une représentation pour le moins "ubuesque".

Le prêtre clame son innocence, il n’est pas prêtre, il n’est pas homme, il est  Alinéa de Ptyx, marquise de Montonson qui s’était baissée pour chercher un trèfle à quatre feuilles, à l'extrémité de son parc, "appelé par les gens du pays le bois de Boulogne". Les dés sont pipés depuis le début car la marquise a pris soin de soudoyer le policier.

 

LA MARQUISE: Tirez- moi des mains de cet homme et je vous donne une seconde bourse.

MONSIEUR MEDOR: Soit. Mais surtout si La Pénultième vous prend pour un homme, pas un mot de vos bourses devant lui!..

 

La violence de la pochade est relancée par le fait que le rôle de la marquise, dans la meilleure tradition du théâtre lyrique (quoiqu'un peu à l'envers sans doute) est tenu par un homme, qui n'est donc pas un homme, d'où l'incompréhension légitime du gendarme, qui lui est supposé en être un, même si son stéréotype est un peu contaminé par la chanson célèbre chanson de Nadaud:" Brigadier, répondit Pandore, Brigadier, vous avez raison!"

Plutôt que de soulever sa robe pour prouver l’authenticité de son sexe, Mme de Montonson préfère inviter à dîner au château le commissaire -qui lui dit un madrigal aussitôt son identité reconnue- en compagnie de son ami le député, avec promesse de décoration. Le commissaire est aux anges. Et le gendarme écope de quinze jours d’arrêts « pour avoir manqué de respect à son supérieur dans l’exercice de ses fonctions ».

Réception:

Au lendemain de la première représentation, la presse fut assassine, démolissant à la fois l’anticléricalisme du texte et l’absurdité prétentieuse du gendarme. Ces critiques mirent en joie les deux auteurs et Jean Cocteau se fit un bonheur de révéler les sources de la supercherie  (28 mai 1921 article de Cocteau dans Commoedia, intitulé Excuses aux critiques):

« Le spectacle organisé généreusement par Pierre Bertin (créateur de Médor, c'est tout ce qu'on connait de la distribution) au théâtre Michel (je dis généreusement, car à l'encontre de ce qu'imaginent certains chroniqueurs naïfs, il doit y être de sa poche) lui vaut toute notre gratitude. Il a, en effet, choisi des ouvrages dont la valeur ne peut apparaître qu'à un petit nombre de personnes (... )

J'arrive au Gendarme incompris, de Radiguet, de Poulenc et de moi. Les auteurs ne savaient pas, en l'écrivant (ils l'écrivirent, si je ne me trompe, sauf le musicien, en deux heures) qu'ils tendaient un piège. Ils l'ont tendu sans la moindre malice. Car, j'ai le regret d'apprendre à M. Nozière, entre autres, que Le Gendarme est une critique en ce sens que le style Stéphane Mallarmé le motive, que cette critique est bouffe, parce qu'elle se moque en même temps de la critique et que sa nouveauté vient que de ce qu'au lieu de commenter un texte, on le montre simplement sous un aspect inattendu. Le gendarme La Pénultième  ( son nom n’est-il pas un indice ? ) ne prononce pas un mot qui ne sorte, sans la moindre retouche, du célèbre Ecclésiastique des Divagations de Stéphane Mallarmé ; le sonnet du commissaire est le non moins célèbre Placet futile, première version, citée par Verlaine dans Les Poètes maudits. Les auteurs ont du reste pris soin de faire dire par le commissaire: J'ai de ce sonnet une version bien meilleure. Toute la pièce, idiote en soi, tourne autour de cet axe. L’Homme Libre qui cite M. Nozière et me trouve illettré, sera sans doute surpris d’apprendre que Le Gendarme n’est qu’un jeu de lettrés, sans aucune prétention théâtrale, que plusieurs personnages y portent des noms mallarméens et que l’intrigue n’y est conduite que par des allusions à une œuvre que tout homme qui s’occupe de littérature doit reconnaître au premier abord. Comment résisterons-nous à citer la phrase suivante de M. Antoine Banès dans Le Figaro: Les palinodies alambiquées de ce pandore stupide sont encore trop compréhensibles pour ma pudeur de vieux Parisien. Pauvre Mallarmé, s’en relèvera-t-il ? Mais ne soyons pas cruels. Même si j'ouvre vite le piège c'est pour que d'autres aveugles n'y tombent pas. la presse théâtrale risquerait de ressemble vite au tableau de Breughel. Une farce si laide n'était pas notre but. Nous avions même pris soin de prévenir par un préambule. Mais, à Paris, qui juge beaucoup écoute peu»

 

Auric -mais jusqu'à quel point la jalousie vis à vis de Bébé n'entre-t-elle pas en compte?- évoquera un "sacrilège littéraire délibérément accompli par Cocteau" tandis que, le 24 mai 1921, jour de la première, (et de la dernière) Milhaud écrit à Paul Collaer: le Gendarme est une chose merveilleuse aux instruments, d'une sensibilité si claire et l'on y sent tant de musique partout. le charme des mélodies en fait une chose des plus réussies. Il ajoutera plus tard qu'il regrette que Poulenc s'oppose à ce qu'on remonte la pièce.

Dans l'assistance, Misia Gobetska et la comtesse de Noailles, pourtant acquises aux expériences de l'avant-garde resteront également de marbre.

La comtesse de Noailles au bal d'Etienne de Beaumont en 1924

 

 

Pourtant Poulenc fera jouer une suite d'orchestre, (trois morceaux, auquel s'adjoindra ensuite la transcription de la Valse de la Marquise .)

A Cocteau à l'été 1921, Poulenc raconte: On a donné le Gendarme (Ouverture, Madrigal, Final) aux entr'actes des Ballets Russes à Londres. Ansermet (très emballé) m'a dit qu'on avait sifflé tant et plus, ce que m'ont confirmés quelques Argus. J'espère que grâce à cela Chester va me prendre cette suite (L'éditeur américain n'en fera rien). J'y ajouterai la valse ("Dans quel piège" en la transcrivant pour orchestre seul.

A la même époque Poulenc écrit encore à Ansermet: Que devenez-vous? j'aimerais bien savoir si vous avez joué le Gendarme, ce que vous en pensez et où est maintenant le matériel, le seul que je possède. Si vous avez fini aussi de vous servir de l'Ouverture, j'aimerais bien qu'on me renvoie le tout.

 

Ces pressions conduisent à une audition de la suite à Paris  le 15 décembre 1921 lors d'un concert Jean Wiéner dirigé par Milhaud, au programme duquel figure également le Pierrot Lunaire de Schönberg! et à une dernière audition à Genève (Ansermet) le 22 février 1923, après quoi il n'en sera plus guère question jusqu'au premier enregistrement de 1972...

Quel lever de rideau pourtant pour Les Mamelles de Tirésias eût fait la pièce!

 

En 1983, tout le matériel original manuscrit, accompagné de trois dessins de Cocteau a été retrouvé par un chef d'orchestre canadien chez les descendants de Raymonde Linossier (dédicataire de l'oeuvre musicale, comme de beaucoup de partitions de Poulenc: Le manuscrit des Biches sera déposé dans son cercueil en 1930 malgré son refus d'un mariage de convenance avec le compositeur en 1925).

 Poulenc et Raymonde Linossier (photo de foire)

Kiki au Welcome

Francis Picabia (et ses amis) sur la plage de Villefranche das les années 20. On reconnaît bien le mur de contrefort du train de la Plage des Marinières, même si la route n'y menait pas encore. Le quai Souta Palaï s'arrêtait alors à "La Réserve" (ci-dessous en 1905) pourvue de son vivier avançant sur la mer

Le bastion en 1919: il sera détruit pour faire place à la gare maritime en 1935

carte postale du Welcome annotée par Cocteau:

Marins français à la terrasse de côté du Welcome (aujourd'hui Cosmo-Bar)

 

Cocteau Lettre à Irène Lagut (janvier 1926): J'ai tardé à te répondre parce que l'hôtel était un bordel, et un bordel comble à cause des navires américains... pn me change de chambre chaque jour et c'est tout juste si on ne loue pas mon lit pendant que je déjeune. Si tu venais plus tard il y a des chances pour que le Pittsburgh parte et que l'escadre franc. ne vienne pas à cause des frais que cela représente... Kiki Man Ray a été obligée d'habiter Nice, elle vient le soir.

 

 le 4 janvier, à sa mère: Mon Welcome continue à être le centre américain. Je vois par la fenêtre en t'écrivant qu'on pavoise le Pittsburgh et qu'on couvre le pont arrière d'une bâche pour le thé-dansing que l'amiral offre à 5 heures aux grosses-légumes de Nice"... Mon bateau l'Heurtebise est repeint à neuf, blanc avec une bande bleu ciel. Mais mon marin adore ce bateau comme un stradivarius et s'arrange pour que je ne m'en serve jamais. Il le cache ou l'ancre au milieu du bassin.

Le pittsburgh en rade de Vilelfranche (vers 1925, l'esplanade le long du bastion ayant été remblayée sur la mer)

 « …La première fois que j’ai vu Jean Cocteau c’était chez Man Ray où il était venu se faire faire sa photo. Il avait des gants en laine, rouge, blanc et noir. J’ai d’abord pensé qu’il était venu faire photographier ses gants!… » (souvenirs de Kiki de Montparnasse)

 Kiki de Montparnasse est alors (après avoir été le modèle de Fujita et entretenu une brève relation avec Desnos) la compagne de Man Ray. Le violon d'Ingres, c'est elle, Noir et blanc aussi.

 

Elle apparaît dans Le ballet mécanique de Léger, et dans les films de Man Ray, dont Emak Bakia, où ils inventent les "yeux peints" dont Cocteau se souviendra toujours.

Kiki devant le balcon du Welcome

Kiki de Montparnasse (par elle-même), bar du Welcome, à Villefranche

En 1925 alors qu’elle est près de Nice, Kiki va avoir un petit problème avec la justice.

 

« …Un soir, je vais retrouver des matelots amis dans un bar anglais où nous n’allons jamais. J’avais à peine ouvert la porte que le patron me crie:  » Pas de putain ici! ». Je me précipite sur lui et lui lance une pile de soucoupe sur la figure. Mes copains entament la bagarre, mais la police du bateau arrive!… »

 

Une bagarre s’ensuit, mais Kiki se retire avant l’arrivée de la poli­ce. Le lendemain matin, le patron du Sprintz Bar avant déposé plainte. Un com­missaire, escorté d’un gendarme à la figure toute rouge, se présente à l’hôtel et lui de­mande de l’accompagner.

 

Comme elle ne le suit pas assez vite, il la bouscule et, sans ré­fléchir, Kiki le frappe avec son sac à main.

« Ton compte est bon ! braille-t-il aussitôt. Coups et blessures à la magistrature»

 

Kiki est transférée à la prison de Nice.

Le 5 avril, Le Petit Niçois signale son arrestation (au Sprintz Bar) en termes insultants. Elle est « une fille aux mœurs légères, Alice Prin, âgée de trente ­deux ans, née à Paris […]. »

 

 

En raison des fêtes de Pâques, Kiki passa une bonne dizaine de jours derrière les barreaux.

Man Ray se précipite à Nice avec un certifi­cat médical du docteur Fraenkel qui affirme que Kiki a les nerfs malades, et des déposi­tions de Desnos et d’Aragon présentant Kiki comme une artiste. Elle est condamné à deux mois de sursis et sera sous contrôle judiciaire pendant deux ans.

 

 

L'un des bars américains de Villefranche, à quelques pas du Welcome, rue du Poilu (carrera drecha) devenu une agence immobilière.

Le Noël des enfants de Villefranche à bord du Pittsburgh en 1920

 

Sir Francis Rose (Saying Life, memoirs), alors âgé de 17 ans, qui passe son temps à peindre des fleurs, raconte le même genre d'incident (probablement 1926):

 

"Ce soir-là elle prétendit être horrifiée de me voir au bar. je devins brusquement son neveu, ce qui avait pour but de me protéger. Toutefois son langage battait celui de n'importe lequel des marins saouls... les filles partaient de crainte de quelque grabuge; il en résulta une pénurie de femmes... Un sergent de la flotte anglaise m'invita à danse et j'acceptai. Cela dérangea Kiki qui commença à exciter ses amis américains... L'un d'eux m'arracha à mon partenaire avec une force étonnante et frappa le marine qui atterrit au milieu des marins français attablés avec leurs "cocottes". Les femmes criaient et Kiki hurlait qu'elle avait été agressée, des lampes furent brisées et une mêlée générale s'ensuivit. Le barman s'arrangea pour ouvrir une petite porte et m'enfermer dans un placard obscur... Après un certain temps la port s'ouvrit et Ski me tomba dessus. Nous étions tous les deux enfermés. Finalement nous avons entendu les voix de la police navale anglaise et américaine donnant des ordres, et les coups de sifflet des gendarmes français suivis de cris stridents qui ressemblaient à ceux d'une bande de mouettes dérangées. Nous fûmes délivrés du placard et nous prîmes l'escalier dérobé pour monter au dernier étage où les blessures de Ski furent soignées. Ses jambes qui plus tard devinrent célèbres, étaient salement couturées de coups de ciseaux donnés par une femme. Je regardai par la fenêtre et vis que tout le port grouillait de policiers; les Chasseurs Alpins avaient été appelés à la rescousse et des renforts de police étaient venus de Nice dans des fourgons. Comme la prison locale était déjà pleine, les prostituées étaient parquées dans deux urinoirs en métal installés dur la place comme deux temples d'étain. La police et les soldats les entouraient et affrontaient les marins en colère essayant de libérer leurs petites amies qui demandaient de l'aide, le tout accompagné de plaisanteries salaces et de bruits obscènes. Les clients de l'hôtel furent tenus éveillés le reste de la nuit."

 

 

Ski était un marin du Pittsburgh à bord duquel il était affecté à la blanchisserie: il faisait également partie de l'équipe de boxe. Sir Francis laisse entendre qu'il devint un acteur (ou un danseur) célèbre.

 

Cocteau marin bouliste 1926

 

 

"Les soldats, les matelots, les manœuvres qui s'y livrent (aux "mauvaises mœurs") n'y voient pas de crime. S'ils l'y voient c'est que le vice les guette. Le vice, écrivis-je, commence au choix. j'ai observé, à Villefranche jadis, des marins américains pour qui l'exercice de l'amour ne présentait aucune forme précise et qui s'arrangeaient de n'importe qui et de n'importe quoi. L'idée de vice ne leur traversait pas l'esprit. ils agissaient à l'aveuglette. Ils se pliaient instinctivement aux règles très confuses des règnes végétal et animal. Une femme féconde se déforme à l'usage, ce qui prouve sa noblesse, et qu'il est plus fou d'en user stérilement que d'un homme qui n'offre qu'un objet de luxe aux désirs aveugles de la chair." (La difficulté d'être Des mœurs pp153-4)

 

     

 

 

Cocteau à Jouhandeau (sans date): "J'habite un drôle d'endroit. Une boîte tout bleue suspendue dans les hautes branches d'un arbre de Noël qui flambe. Au premier étage de l'hôtel-bordel, jour et nuit les marins se battent et dansent la danse du ventre. Je n'entend de jazz que la grosse caisse; c'est comme si on imprimait un journal dans les caves. Bruits de machines, crises de nerfs des poules, choeurs des marins (ils imitent les marins de films) etc.

Le départ du Pittsburgh était un rêve avec Marseillaise au ralenti et 12 projecteurs sur les poules en larmes aux fenêtres de l'hôtel."

 

 

Maman chérie (février, après une attaque de grippe)

j'aime le lit et ne me plaindrais pas sans l'affreuse pétarade des moteurs américains sur terre et mer. Toute la nuit marins et poules jouent des tragédies qui varient entre Sophocle et Ibsen, dehors sous mes fenêtres. La police tire le rideau.

 

 

Christopher (dit Kit) Wood: Marins devant le Welcome 1926. Le dessin est dédié à Jean B(ourgoint), modèle des Enfants Terribles (Kit Wood fut l'amant, au moins de sa soeur Jeanne)

 Jean Bourgoint par Kit Wood

 

 La plage des Marinières

 

Trois marins et une fille

Cocteau, avec qui Wood  (c'est un Dieu, écrivait le peintre anglais à sa mère) partagea un atelier parisien, mentionne dès 1924 le passage de Wood (en compagnie de Tony de Gandarillas lors de leur voyage à Monaco) à l'hôtel Welcome

 

 

Portrait par Cocteau retrouvé dans les papiers de Wood.

 

Francis Rose, Saying Life: sa modestie associée à une beauté pâle et une sensibilité excessive, dominait sa vie autant que sa peinture. C'était un peintre à la fois naïf et sophistiqué. Il voyait comme les primitifs et avait comme les primitifs le sens de la couleur pure et l'élimination de ce qui n'était pas nécessaire. Il avait le même sens de la lumière que Chardin et il est certainement le seul grand peintre anglais du XXè siècle".

 

Sir Francis Rose à la pension Ty Mad (Tréboul)

 

C'est dans cet hôtel que Wood fera la connaissance de Max Jacob, dont il deviendra l'amant. Outre l'art, autre chose réunissait tous les protagonistes de ces tragédies: l'opium.

 

 

 

Cocteau Deux portraits de Tony de Gandarillas et remplissage de la pipe d'opium

 

 

Beaucoup attribuent à sa tentative de sevrage de l'opium, la fin de Christopher Wood, le 21 août 1930, lorsqu'en gare de Salisbury il tomba sous les roues du train de Londres. Il avait 29 ans.

Richard Warren 7 suicides (2007)

 

Pour Cocteau, il demeurera à jamais l'Ange qui boîte :

 

 

KIT

à Max Jacob

Pour parler de peinture, hélas, je suis profane ;

Peut-être vaut-il mieux dire ce que je sais :

Entre autres que sa ville était le Londres d'Ann,

Lorsqu'elle faisait boire un grog chaud à Quincey.

 

Dans un monde où la mort vivante nous taquine

Aimant les jeunes et les poètes beaucoup,

Il me faisait penser au prince Muichkine,

Souriant loin au lieu de rendre un mauvais coup.

 

Une énigme chez l'ange est cette boiterie

Qu'il avait, ne pesant sur terre que d'un pied.

Car son oeuvre en exil attendait la patrie

Céleste, où nul ne vous demande vos papiers.

 

(poèmes épars 1930-1944 Pleïade p643)

 

Le Welcome en 1948