1944: Giraudoux, Max Jacob, Desbordes

Le 31 janvier, la mort de Giraudoux est récupérée par les collaborationnistes, au point de provoquer la sortie de Céline dans Révolution Nationale: "Giraudoux le mieux payé des pousse-au-crime de l'immonde propagande Continentale-Mendel, le plus fétide enjuivé -grimacier- confiseur - farceur - imposteur - nul - prébendier - lèche-cul des chiots littéraires 39. Vous n'êtes pas difficiles". Le 11 février Je suis partout se reprend, traitant Giraudoux de "ministre de la propagande du gang juif"; c'est qu'entre temps Claude Roy, relayé par Aragon ont commencé à faire courir le bruit que Giraudoux, officiellement victime d'une pancréatite fulgurante, aurait été empoisonné par la Gestapo pour empêcher la sortie de documents accablants qu'il réunissait sur les nazis.

 

Mon Cher Jean, 

Ta femme et nos amis me demandent de te dessiner sur ton lit de mort. Ils m'enferment dans ta chambre. Je dessine ; et j'en profite pour t'écrire. Tu me disais que mes dessins étaient une écriture. Je trouve que ton écriture était du dessin, ou mieux quelque chose comme ces étonnantes rosaces qui se forment au cœur d'un papier plié et replié qu'on découpe aux angles. Je te regarde. La mort a essayé de te prendre vivant. C'est sa technique.

Mais tu as lutté contre elle. Tu voulais être un vrai mort.

J'ai vu bien des morts qui vivent un peu. Une habitude de vivre les habits et les fards. Toi tu es un mort définitif, un visage mort de Port-Royal, un masque solennel.

La vie semblait te protéger, te précéder, t'escorter, te rendre invulnérable. Ta parole tournait avec le rayonnement du miroir aux alouettes. Quelquefois tu baissais les yeux, tu posais les mains sur tes genoux et tes phrases devenaient le travail d'une dentellière qui manœuvre son fil sur une pelote hérissée d'épingles.

Et te voilà faisant la planche sur le fleuve des morts, la tête en arrière, enfoncée jusqu'aux oreilles dans cette eau incompréhensible.

Tu t'éloignes. Je te vois immobile disparaître à toute vitesse.

Que t'importe notre peine. Car la mort seule intéresse les morts.

Ta perte est irréparable. Les armes de l'esprit sont les seules qui nous restent. La France avait besoin de toi.

Je dessine. Je parle. Je tâche de t'entendre. Si je voulais savoir où tu es, peut-être me suffirait-il de mettre ton chien en laisse et de le suivre. Il te découvrirait n'importe où.

Mais non. Je respecte ta solitude. Je t'écrirai encore. Je ne tarderai pas à te rejoindre.

* * *

 

A mesure que les tensions augmentent, les autorités allemandes accélèrent le rythme des déportations.

 

Max Jacob meurt à l'infirmerie de Drancy dans la nuit du 5 mars. 

 

Il a été arrêté le 24 février: conformément à la loi, bien que catholique depuis 20 ans, il s'était déclaré en préfecture comme juif et portait l'étoile jaune. Avant lui, son frère et sa soeur avaient été déportés et gazés immédiatement après leur arrivée à Auschwitz.

 

Fin février il parvient à faire passer ce mot à Cocteau:

« Nous serons à Drancy dans quelques heures. C'est tout ce que j'ai à dire. Sacha (Guitry) quand on lui a parlé de ma sœur a dit : "Si c'était lui, je pourrais quelque chose". Eh ! bien, c'est moi. »

 

Cocteau met en branle son réseau de relations et fait circuler par l'entremise de Paul Morihien une pétition rédigée en ces termes:

Avec Apollinaire, il a inventé une langue qui domine notre langue et exprime les profondeurs. Il a été le troubadour de cet extraordinaire tournoi où Picasso, Matisse, Braque, Derain, Chirico s'affrontent et opposent leurs armoiries bariolées. De longue date, il a renoncé au monde et se cache à l'ombre d'une église... La jeunesse française l'aime et le tutoie, le respecte et le regarde vivre comme un exemple. En ce qui me concerne, je salue sa noblesse, sa sagesse, sa grâce inimitable, son prestige secret, sa "musique de chambre" pour emprunter une parole de Nietzche. Ajouterai-je que Max Jacob est catholique depuis vingt ans. Les soussignés se permettent de signaler aux autorités compétentes le cas très spécial de Max Jacob. Il n'a guère de contact avec le monde que par l'amitié innombrable de jeunes poètes et de grandes figures des lettres françaises. Son âge et son attitude, si noble et si digne, nous obligent par le cœur et par l'esprit de tenter cette suprême démarche afin de le rendre libre.

On ignore si cette pétition a réellement  été remise aux autorité allemandes. De même, il ne semble pas que les allemands aient jamais signé d'ordre de libération, mais aient seulement fait courir le bruit d'une prochaine libération une fois que Jacob était déjà mort. 

 

Si certains reprochent aujourd'hui encore le retard à intervenir des derniers amis de Max Jacob, ce n'était pas l'avis de Je suis partout qui ne rata pas l'occasion de cracher sa haine :  « Max Jacob est mort, juif par sa race, breton par sa naissance, romain par sa religion, sodomite par ses moeurs, le personnage réalisait la plus caractéristique figure de Parisien qu’on puisse imaginer, de ce Paris de la pourriture et de la décadence dont le plus affiché de ses disciples Jean Cocteau demeure l'échantillon également symbolique. Car hélas, après Jacob, on ne tire pas l'échelle! »

 

Cocteau n'apprend sa mort dix jours après son décès le 14 mars 1944:


« Je ne connaissais rien de plus beau que les yeux de Max Jacob. Il est presque normal que le monde se fasse poème en sortant d’une main après avoir traversé des yeux pareils. Un ange peut attaquer notre ami, une échelle céleste accaparer sa vue, qu’il veille ou qu’il dorme, qu’il parle ou qu’il se taise, qu’il écrive ou qu’il peigne, toujours le poème superbe coulera de sa main avec la volubilité folle des arabesques du miel qui tombent du ciel. »

 

En octobre, Cocteau écrit dans son Journal "je me suis offert à la Gestapo pour qu'on m'y emprisonne à sa place" (à Drancy)  (p. 569). Et encore en 1951:  "j’ai sa dernière lettre. Il me l’avait écrite du train qui l’emmenait à Drancy et confiée à un garde-mobile. Un collaborateur craintif et qui voulait se pré-blanchir l’a sauvé mais trop tard, il était mort."

 

Il notera plus tard concernant le Salut à Breker:

J’ai fait cet article dans Comœdia par reconnaissance et parce que j’ai trouvé élégant de louer un ennemi comme un ami. Je m’en excuse. Paul Eluard m’a prouvé que j’avais tort et que cette élégance d’âme était inélégante par rapport à Kafka et autres écrivains que j’admire et que l’Allemagne poursuivait de sa haine. J’ai compris ma faute le jour de la mort de Max Jacob.(« Si j’avais à me défendre, voici quels seraient les termes de ma défense », ms autographe, sd, dans Catalogue de vente Thierry Bodin, Paris : Thierry Bodin, mai 2007, p. 13.)

* * *

On aura du mal à reprocher à Cocteau d'avoir tardé à intervenir pour Jean Desbordes. Arrêté le 4 juillet place de la Madeleine, il est assassiné sous la torture la nuit suivante par la milice de la rue de la Pompe, alors que sa soeur a à peine eut le temps de solliciter l'intervention de Cocteau.

la photo de "Duroc" prise rue de la Pompe

 

Dans l'Anthologie des écrivains morts à la guerre, Cocteau écrit:

Sa dernière oeuvre est un chef-d'oeuvre, victime de l'ogre parisien qui ne sait que "tordre et avaler", et qui pareil au minotaure exige chaque année sa ration de jeunes gens et de jeunes filles. Il les recrute habituellement dans le domaine de la chanson.

Les Tragédiens (tel est le titre), cette histoire de l'intensité bourgeoise en province, écrite avec une fougue fraîche et sombre, glissa entre deux eaux troubles, et, comme on ne pouvait admettre que deux prodiges ne tombassent de quelque ciel, on exécuta, par le silence, un livre orné de toutes les grâces.

Pendant la guerre de 40, Jean Desbordes, dans sa hâte de servir contre l'envahisseur, accepta la première offre d'un groupe de résistance polonaise.

Arrêté place de la Madeleine, la dernière année de l'occupation, il fut chambré rue de la Pompe, et nous sûmes par un docteur évadé d'un convoi vers Buchenwald, qu'il était mort dans les supplices.

Cet enfant, qu'un cheval tombé dans la rue faisait tourber de l'oeil, refusa d'ouvrir la bouche et de nommer ses camarades. Son héroïsme subit le même sort étrange que son oeuvre.

Puisse l'avenir me donner raison, et remettre Jean Desbordes à sa place, une des plus hautes.

 

Cocteau, projet de couverture pour J'Adore

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