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Des distances et des perspectives du temps

Extraits de Le Passé défini  I p198 et suivantes :

 

23 mai 1952 (Vienne)

Déjeuner avec Hindemith. Il voudrait que nous fassions un oratorio ensemble.

 

28 mai (1952)

Je compte proposer à Hindemith de faire L'Apocalypse. Les thèmes dont parle Mme Hindemith sont épuisés par des chefs-d'oeuvre : Don Quichotte, Don Juan, etc. L'Apocalypse n'est pas un chef d'oeuvre. C'est mieux et c'est inépuisable.

 

30 mai 1952

Je ne dicte pas encore mon livre. Il se pourrait que je le terminasse aux îles grecques.

(...)

Le problème insoluble, c'est d'habiter une terre encore jeune dans de l'éternel, au milieu des galaxies naissantes et mourantes. Etre dans un organisme dont l'immortalité s'assure par la mort de nos habitacles.

 

Nous croyons vivre la vie de la terre alors que nous vivons une courte période de la vie de la terre entre des périodes détruites et les périodes qui suivront le cataclysme final de la nôtre (que nous appelons fin du monde).

 

Avant notre période la Côte d'Azur était glaciaire - la Côte d'Azur était en Sibérie du nord. Milly sous les eaux.

 

Un groom du Patmos-Palace devint fou. Il criait : "Je suis Jean" et il mangea le livre d'or de l'hôtel.

(...)

Pourquoi s'en faire? Du jour au lendemain nous pouvons être pris dans la queue d'une comète. La terre basculera sur son axe. Il pleuvra naphte et bitume. Et se terminera notre cycle et en commencera un autre. Vivons notre cycle sans orgueil.

 

Ce qu'on retrouve dans les cavernes et en haut des montagnes est encore de notre cycle. Du cycle qui précède le nôtre, on ne retrouve rien.

 

1er juin 1952

Les récentes soucoupes à Peira-Cava et Colmar.

 

Pour l'oratorio d'Hindemith. Etude des textes relatifs à la comète et sa queue balayant la terre - prises par les prophètes pour signes du ciel. (...) je compte construire et terminer l'oratorio en mer. (Partons  le 10 pour Athènes.)

 

4 juin 1952

Si l'on veut avoir quelque lumière sur les cataclysmes de l'Apocalypse et ceux que nous relatent les textes de la Chine, des Indes, de l'Egypte, sur les "miracles" qui furent des météorites, du vrai soufre, du vrai pétrole, de la vraie poix et la terre qui change d'axe - il est indispensable de lire le livre d'Immanuel Velikovsky: Mondes en collision.

Il doit y avoir dans chaque système solaire une planète oasis où se forme ce que nous appelons la nature et où des créatures se perfectionnent pour la rendre habitable.

 

Dans le travail Hindemith, ne pas me laisser aller à une sorte d'oratorio plus ou moins scientifique. Conserver le style de l'Apocalypse, les anges, les épées dans la bouche, les chevaux à tête de lion, des sauterelles à visage d'homme et couronnées d'or, la grande putain Babylone, etc.

(...)

 

Les gens, même ceux qui savent ont une tendance à croire qu'on pourrait retrouver des traces du passé de la terre et que les mammouths gelés et autres signes antédiluviens appartiennent à des cycles morts. Peut-être les mammouths et l'herbe de leur estomac ont-ils été figés sur place, mais les civilisations précédentes nous demeurent inconnues. Il y en avait sans doute de mille fois plus évoluées que la nôtre et il est probable que les cataclysmes se produisent lorsque la créature s'approche de certains secrets simples et qui lui échappaient parce qu'une fausse route du progrès avait été prise à l'origine. Les pôles ont changé de place. La terre ne tourne plus sous le même axe. Le soleil ne féconde plus les mêmes lieux. Il est probable que même le folklore des religions, légué, déformé, accommodé de bouche en bouche, n'arrive pas du fond des siècles, mais du fond de notre cycle, du fond d'une crainte des catastrophes cosmiques d'où notre cycle a pris naissance.

 

Vitesse d'une libellule, d'une mouche, d'un insecte qui se déplace. Les véhicules appelés soucoupes doivent être surpris par notre lenteur. C'est peut-être ce qui les intrigue.

Peut-être ne peuvent-ils pas se poser -ne peuvent-ils se poser qu'à l'aide de certains dispositifs spéciaux de leur monde.

 

Ce matin, nouvelle soucoupe volante vue par des milliers de personnes en Espagne (Malaga). Elle a évolué pendant une heure, de 13h30à 14h30 (heure locale).

 

5 juin 1952

Il est probable que les soucoupes signalées partout à l'heure actuelle ne sont qu'une, la même, qui a perdu sa formation et se demande avec angoisse comment la rejoindre. Si je devine juste, les créatures qu'elle abrite doivent vivre un drame terrible et circuler à une vitesse vertigineuse d'un point à un autre de notre ciel, s'approchant peu de notre globe et fuyant comme des flèches dès dès qu'elles se sentent observées.

Si son engin a la dimension que lui supposent nos calculs, il peut contenir une cinquantaine de créatures de notre taille ou bien une multitude de créatures d'une taille d'insecte ou bien une seule créature géante par rapport à nous. De toute manière, le comportement de cet engin révèle davantage une inquiétude que de la curiosité. Il imite les trajectoires folles d'un bourdon enfermé dans une chambre.

 

Si la formation cherchait une planète libre (colonisable) et si notre présence la gêne (il est possible que notre lenteur l'effraie) - il se peut que nous ne revoyions jamais les soucoupes et il est intéressant de se demander quel sera le sort de la soucoupe perdue. Elle reste sans doute le seul espoir terrestre d'apprendre quelque chose de son mécanisme, les forces qui la meuvent et la nature de ses pilotes.

(...)

(Le livre de Velikovsky)

L'atome est un système solaire. les électrons frappés par l'énergie d'un photon sautent d'une orbite à une autre plusieurs fois par secondes, tandis que (dit Velikovsky) étant donné l'immensité du système solaire, le même phénomène ne s'y produit qu'une fois par centaines de millions d'années.

Il est étrange que Velikovsky parle d'immensité de notre système et de petitesse de celui de l'atome alors que les dimensions n'existent que par rapport à nous. Notre système solaire est un atome. L'atome est un système solaire analogue au notre et ainsi de suite dans tous les sens et à l'infini.

 

Pour les civilisations que peuplent une à plusieurs planètes de l'atome le phénomène électron-photons se déroule au même rythme séculaire que les catastrophes enregistrées par les prophètes.

Notre univers est un atome, rien de plus. Il importe de le comprendre. Il serait fâcheux que les savants de ce que nous croyons être l'immensité (autres atomes) se penchassent sur notre système et le désintégrassent. Ce que nous faisons sans le moindre scrupule avec des systèmes que l'homme croit minuscules et qui sont de notre taille puisque la dimension n'existe pas, que nous ne le décidons que par rapport à la nôtre, qu'une puce ou qu'une mouche se croient aussi fort grandes et mesurent ce qui les entourent d'après elles.

 

Oeillères de la science. Aucun des savants atomiques ne songe que son travail détermine des fins de mondes. Il ne s'inquiète que de notre fin du monde à nous, de ce monde qu'il s'image être le seul qui compte. (Et même qui existe.)

 

Ce que nous appelons fin du monde ne pourra venir que d'une désintégration de l'atome qui est le nôtre. Cela ne dérangera pas plus le mécanisme éternel que la désintégration de n'importe quel autre atome ne le dérange.

 

Il n'y a sans doute qu'un bloc infini formé d'une combinaison d'atomes.

Chaque atome se croit le seul et prend pour des espaces immenses la matière où il gravite et l'énergie qu'il fabrique en frappant ses photons contre ses électrons. Le vide n'existe pas.

 

D'après les premières photographies de l'étudiant, les soucoupes se meuvent en formation triangulaire. Il y aurait donc un chef de pointe. Si la formation a perdu la soucoupe qui circule dans notre ciel, il est normal qu'elle ne retrouve pas sa route et qu'elle garde espoir qu'on vienne à sa recherche. A moins que cette visite ne représente une expédition d'une audace considérable et qu'on ne la renouvelle pas avant plusieurs siècles.

(...)

 

Déjà, en avion, à quatre mille mètres de hauteur, une maison est introuvable en tant qu'habitacle, si nos habitudes ne nous viennent pas en aide. Il est facile de comprendre qu'un atome séparé de nous par une distance d'autant plus incompréhensible que nous sommes auprès de lui et même faits d'autres atomes comme lui, paraisse inhabité à la science qui l'inspecte et que cette et que cette science rétablisse un rapport entre entre son système solaire et le nôtre. Et cependant ils sont pareils et les secondes de cet atome sont la durée des millions de siècles de notre univers.

 

Il est possible que les soucoupes soient très légères comme semblerait l'indiquer leur balancement de feuille morte dès qu'elles ralentissent. Tout dépend de la méthode avec laquelle une science supérieure à la nôtre arrive à combiner les atomes. Il est donc possible que le pilote puisse traverser la matière de la soucoupe sans recourir à aucune ouverture, du moins puisse voir au travers.

Il est possible que la soucoupe, si elle ne pèse rien, offre une résistance plus grande que n'importe quel métal et pulvérise les corps qu'elle heurte. (Ce qui est peut-être arrivé au pilote américain qui avait voulu en prendre une en chasse et qui a été pulvérisé en plein vol.)(...)

 

7 juin 1952

Découverte de ce qu'est la perspective du temps. Ebauché chapitre. je croyais comprendre et ne comprenais rien. Très difficile à expliquer sous une forme non scientifique. (Défense de l'inconnu donc apothéose du thème de mon livre.)

 

(...)

Peut-être supprimerai-je le chapitre sur les objets dits "soucoupes volantes". Se méfier. Des savants allemands disent que l'Amérique avait travaillé à quelque chose de ce genre, en Allemagne, sous Hitler. Epoque de la recherche sur les astéroïdes artificiels -sur quoi les américains méditent encore.

 

J'écrirai en Grèce le chapitre sur Oedipus Rex daté de Thèbes. Titre de chapitre: "D'un oratorio". (Note: lignes maintenues car dans Description de tableaux vivants qui met en mots la mise en scène de l'oratorio de 1952 reviennent à plusieurs reprises le symbolique des chiffres 1, 3, 4, 7 et 0, soit qu'ils figurent sur les dessins du décors des Pallas à tête de sauterelle, soit que les artistes les dessinent dans l'air.)

 

Je terminerai à Patmos le texte de L'Apocalypse.

(...)

 

Enigme du temps. Acropole. Le Parthénon est là. Il est toujours là. Il n'a jamais été là. Il ne sera plus jamais là et il sera toujours là tout en n'ayant jamais été là. Et même lorsqu'il ne sera plus là il sera là.

 

L'éternité se lamentait: "Comme je suis petite." Et la terre se lamentait: "Comme je suis grande." Elles n'étaient ni grandes ni petites, mais leur lamentation se nommait: "Bible". Et cela rapportait une fortune aux éditeurs.

 

Il n'y a ni petit ni grand ni lent ni rapide ni bas ni haut ni long ni court ni éternel ni fugace. Il n'y a rien et c'est ce rien qui fait tout. Et ce rien n'est personne; Et ce rien nous dépasse parce que nous nous croyons quelque chose. Et le tout est le cancer de quelque chose qui se meurt. (...)

 

Nous avons la chance étrange de vivre entre des cataclysmes. (Jusqu'à nouvel ordre.)

 

8 juin 1952

(...)

Perspectives. Si l'on pouvait construire un cerveau autour de la terre et qu'on en coupe des fragments, on obtiendrait que lignes droites. (...)

Perspectives du temps. Au fur et à mesure qu'un homme s'éloignerait de notre système pour en aborder un autre, le temps de notre système s'accélérerait et celui du système dont il se rapprocherait ralentirait jusqu'à prendre le rythme du temps humain. Si nous revenions ensuite sur notre systèmes des siècles et des siècles auraient passé. Mais la perspective du temps nous permet tout de même de revenir dans ce que l'homme croit le passé, selon le temps normal nécessité par notre voyage.

 

Ce qu'on m'opposera - ce qui est difficile à admettre et qui est pour moi certitude, c'est le jeu des distances. Avoir le nez sur des atomes (et nous sommes construits d'atomes) n'implique ni qu'ils sont loin ni qu'ils sont près. Ils sont d'un autre loin et d'un autre près, que le près et le loin dont l'homme a l'habitude. Ils sont pareils et se croient tous le seul système qui compte.

 

La dimension est un mirage. L'atome dans un de nos ongles est de la même dimension que notre système solaire. Et cet atome est fait de mondes faits d'atomes et cette infinité de mondes n'a ni commencement ni fin, ni durée ni taille. L'infiniment grand et l'infiniment petit sont une fable. Le petit ni le grand n'existent.

 

L'éternité n'existe pas plus que l'immédiat. Immédiat, Eternité sont des vocables qui ont fini par nous convaincre. Tout cela doit être d'une épouvantable simplicité.

 

13 juin 1952

(...)

Semble -voilà le mot qui revient le plus souvent sous ma plume. Il me semble. Il semble, si on observe... Pour un observateur il semblerait -il semble à l'homme... Si on s'éloigne, il semble -il semble si on s'approche. Semble long, semble court, semble petit, semble grand, semble loin, semble près, etc. Or ce qui semble n'est pas ou est autre chose. Et il me semble que cet autre chose est ce qui semble être à l'homme le néant qui me semble être une matière singulièrement bourrée de ce qui nous semble être le mouvement de la vie.

 

Il y aura décadence jusqu'au prochain cataclysme. On pourrait en calculer la date d'après le rythme des bombardements de l'atome. Seulement personne ne songe à établir un rapport. Ce cataclysme détruira tout. Effacera tout. Gommera tout -transformera la place des pôles, des mers et des terres. Et tous ces cycles se succèdent avec une vitesse qui doit en rendre le spectacle invisible comme les pales du ventilateur. Et pour l'homme il faut le vivre et découper le temps en minutes, en heures, en mois, en années, en siècles. Il est à croire que cette perspective de lenteur donne à l'homme le courage d'accomplir ce qu'il n'accomplirait pas s'il devinait que le cycle auquel appartient son histoire ne possède réellement aucune durée évaluable.

 

21 juin 1952

(...)

Avec des intervalles de plusieurs milliers de siècles la terre reçoit un choc, ce même choc qu'on constate plusieurs fois par seconde lorsqu'on observe le mécanisme de l'atome de ce loin qui est une autre forme de la distance, forme inconnue et qui nous fait croire à l'infiniment petit, lequel, pas plus que l'infiniment grand, n'existe. Chacune de ces choses change l'axe des pôles et la configuration des terres et des mers. Les hommes y périssent et les prennent pour la fin du monde. Leur pauvre effort recommence à zéro. Il est probable que la Grèce était un continent dont les îles sont les miettes. Peu à peu ce qui avait fleuri sur ces miettes s'est épuisé comme les provisions sur une épave.(...) La Grèce est un cadavre mangé aux mythes. Un fantôme couronné de fables.

 

25 juin 1952

(...)

L'idée du lourd et du léger, du petit et du grand, du passé, de l'avenir, du long et du court, du près et du loin, etc.,idées fausses qui empêchent les hommes les plus remarquables de comprendre quoi que ce soit au mécanisme de l'univers. Si ces hommes pressentaient que l'infiniment petit n'est qu'une forme inconnue de la distance, ils commettraient déjà moins d'erreurs savantes.

 

Cette vieille terre ridée

Je n'en suis pas très amoureux

Les hommes s'en font une idée

Curieuse. Tant mieux pour eux.

 

8 août 1952

Le radar de Philadelphie a enregistré hier un vol de soucoupes. mais ce qui trouble nos pauvres savants c'est qu'elles volaient à trente à l'heure. Inutile de dire qu'elle n'ont pas attendu les avions envoyés à leur recherche. "Pourquoi ne se posent-elles pas?" demandent les pauvres savants. l est probable que la guerre et la méchanceté ne jouent pas dans le monde d'où elles viennent. Ne pas se poser représente la prudence la plus élémentaire. On se ruerait sur l'engin, on le démonterait, on le briserait, on exposerait ses pilotes au musée de l'homme (...). A moins qu'on ne les massacre. Le rythme de ces soucoupes implique le degré de civilisation auprès duquel le nôtre doit apparaître comme les moeurs d'une île sauvage.

 

15 août

(...)

J'ai dicté les notes prises en avion, en bateau, pour le chapitre "Des distances". Ce chapitre d'une importance capitale ne servira naturellement à rien -mais un jour... 

 

10 octobre

Les pilotes de l'avion Londres-Nice et Roquebrune-Nice-Marseille ont vu la soucoupe. Ils l'appellent cigare, sans doute parce que la soucoupe se présentait de biais sur sa tranche. Chanel et Déon l'ont vue de Roquebrune à sept heures du soir. elle filait plus vite que le son. Un éclairage semblable au néon semblait l'envelopper d'une atmosphère isolante, protectrice de la nôtre.

 

Michel Déon  Mes arches de Noé

Un soir nous trouvâmes un banc près de l'olivier bi-millénaire qui est censé avoir vu passer des légions romaines. La nuit était tombée, très pure, constellée. On devinait à peine la Méditerranée que limitaient les lumières de la basse corniche, de Monaco et de Vintimille. Le gouffre sombre de la nuit immense imposait le silence et nous regardions le ciel vers l'Italie quand surgit de l'est à une altitude assez basse un feu rouge qui laissait une traînée d'étincelles derrière soi. Le feu se déplaçait à une telle vitesse qu'il lui suffit de quelques secondes pour disparaître à l'ouest. Je dus dire quelque banalité, du genre : « C'est fou ce que les avions volent vite maintenant. » Et nous n'y pensâmes plus.

Le lendemain Jean Cocteau téléphonait du Cap Ferrat et invitait Mlle Chanel à déjeuner. Elle annonça qu'elle viendrait avec moi et nous partîmes, laissant sa Cadillac et son chauffeur, pour mon M.G.

A peine étions-nous descendus de voiture que Cocteau dit :

- As-tu lu les journaux, Coco ? Un cigare volant est passé au-dessus de nos têtes hier soir… On l'a vu de l'aérodrome de Nice et quelques secondes plus tard un avion ligne l'a croisé au-dessus de Marseille. Maintenant il faut y croire ! Ainsi, cette vision fugitive, à peine vue aussitôt oubliée, la veille, et dont nous n'avions même pas reparlé, avait été signalée. Il s'agissait bien d'un OVNI.

Cocteau parut sidéré de notre indifférence momentanée à cette vision fantastique. Des astronomes, des radars, des milliers d'avions surveillaient le ciel depuis l'apparition des premières soucoupes volantes, et nous, tranquillement assis sur un banc au-dessous du village de Roquebrune, nous en avions regardé passer un sans même nous étonner.

 

 

29 octobre

(...)Dans le Tarn. Formation de seize soucoupes volantes évoluant sur Gaillac, en pleine lumière. (Seize et un cigare.) Il en tombait des gerbes de laine de verre qui s'accrochaient aux arbres. Mais ces gerbes fondaient dans les mains. On n'a pu en envoyer à aucun laboratoire. (Cheveux d'anges.)

Le jeune homme et la mort

« L'idée vient de Jean Cocteau. Un jour, il m'invite au restaurant place de l'Alma en compagnie de Boris Kochno. Jean me dit : ''Nijinski a eu son Spectre de la rose chorégraphié par Michel Fokine, j'ai envie de te faire ton Spectre à toi.'' Et voilà. Pendant la guerre, je dansais Le Spectre à Cannes. J'avais un trou à mon chausson et lors du grand saut final, je me suis accroché le pied à un clou qui traînait par là. Je me suis instantanément évanoui. J'ai été récupéré par un machiniste. J'avais le ménisque de la jambe droite démoli.

Après une vingtaine de jours dans le plâtre, j'ai recommencé à m'entraîner. J'avais l'habitude de répéter en maillot de bain et jambes nues. Je n'avais plus de muscle dans la jambe. En me baladant, je suis tombé sur une salopette que j'ai achetée et c'est devenu mon vêtement de travail. La guerre se termine. Je reviens à Paris et l'on commence à répéter Le Jeune Homme. Jean voulait que je m'habille avec une chemise blanche et un pantalon noir. Bof. J'étais tellement bien dans ma salopette que je l'ai convaincu. Et va pour la salopette !

En ce qui concerne la chorégraphie, je commençais un mouvement que Cocteau continuait et que Petit terminait, voilà tout. Le jour de la générale, on n'avait pas encore décidé de la musique sur laquelle devait se dérouler le ballet. Il durait 16 minutes, le temps de la Passacaille de Bach. J'ai dû garder ma montre pour repérer précisément au bout de combien de temps il fallait que je me pende.

Cocteau montre à Babilée comment prendre la pose 

 

J'étais allongé sur le lit et j'attendais. Le rideau se lève, je regarde l'heure et c'est parti. A la fin du ballet, je marche sur la passerelle pour sortir de scène et aller me pendre, il y avait un technicien adorable qui me glissait toujours ''attention, petit, tu vas te casser la gueule…''.

Et je me rappelais à chaque fois de l'opéra Samson et Dalila auquel j'avais participé enfant et au cours duquel je sortais de scène à reculons pour me jeter dans le vide en haut des marche du temple. Celui qui chantait Samson trouvait toujours le moyen de me glisser gentiment ''vas-y petit, te casse pas la gueule''. Un changement de registre qui à chaque fois me sidérait. »

Jean Babilée Propos recueillis pour le livre Ballets (éditions Textuel)

 

1944: Giraudoux, Max Jacob, Desbordes

Le 31 janvier, la mort de Giraudoux est récupérée par les collaborationnistes, au point de provoquer la sortie de Céline dans Révolution Nationale: "Giraudoux le mieux payé des pousse-au-crime de l'immonde propagande Continentale-Mendel, le plus fétide enjuivé -grimacier- confiseur - farceur - imposteur - nul - prébendier - lèche-cul des chiots littéraires 39. Vous n'êtes pas difficiles". Le 11 février Je suis partout se reprend, traitant Giraudoux de "ministre de la propagande du gang juif"; c'est qu'entre temps Claude Roy, relayé par Aragon ont commencé à faire courir le bruit que Giraudoux, officiellement victime d'une pancréatite fulgurante, aurait été empoisonné par la Gestapo pour empêcher la sortie de documents accablants qu'il réunissait sur les nazis.

 

Mon Cher Jean, 

Ta femme et nos amis me demandent de te dessiner sur ton lit de mort. Ils m'enferment dans ta chambre. Je dessine ; et j'en profite pour t'écrire. Tu me disais que mes dessins étaient une écriture. Je trouve que ton écriture était du dessin, ou mieux quelque chose comme ces étonnantes rosaces qui se forment au cœur d'un papier plié et replié qu'on découpe aux angles. Je te regarde. La mort a essayé de te prendre vivant. C'est sa technique.

Mais tu as lutté contre elle. Tu voulais être un vrai mort.

J'ai vu bien des morts qui vivent un peu. Une habitude de vivre les habits et les fards. Toi tu es un mort définitif, un visage mort de Port-Royal, un masque solennel.

La vie semblait te protéger, te précéder, t'escorter, te rendre invulnérable. Ta parole tournait avec le rayonnement du miroir aux alouettes. Quelquefois tu baissais les yeux, tu posais les mains sur tes genoux et tes phrases devenaient le travail d'une dentellière qui manœuvre son fil sur une pelote hérissée d'épingles.

Et te voilà faisant la planche sur le fleuve des morts, la tête en arrière, enfoncée jusqu'aux oreilles dans cette eau incompréhensible.

Tu t'éloignes. Je te vois immobile disparaître à toute vitesse.

Que t'importe notre peine. Car la mort seule intéresse les morts.

Ta perte est irréparable. Les armes de l'esprit sont les seules qui nous restent. La France avait besoin de toi.

Je dessine. Je parle. Je tâche de t'entendre. Si je voulais savoir où tu es, peut-être me suffirait-il de mettre ton chien en laisse et de le suivre. Il te découvrirait n'importe où.

Mais non. Je respecte ta solitude. Je t'écrirai encore. Je ne tarderai pas à te rejoindre.

* * *

 

A mesure que les tensions augmentent, les autorités allemandes accélèrent le rythme des déportations.

 

Max Jacob meurt à l'infirmerie de Drancy dans la nuit du 5 mars. 

 

Il a été arrêté le 24 février: conformément à la loi, bien que catholique depuis 20 ans, il s'était déclaré en préfecture comme juif et portait l'étoile jaune. Avant lui, son frère et sa soeur avaient été déportés et gazés immédiatement après leur arrivée à Auschwitz.

 

Fin février il parvient à faire passer ce mot à Cocteau:

« Nous serons à Drancy dans quelques heures. C'est tout ce que j'ai à dire. Sacha (Guitry) quand on lui a parlé de ma sœur a dit : "Si c'était lui, je pourrais quelque chose". Eh ! bien, c'est moi. »

 

Cocteau met en branle son réseau de relations et fait circuler par l'entremise de Paul Morihien une pétition rédigée en ces termes:

Avec Apollinaire, il a inventé une langue qui domine notre langue et exprime les profondeurs. Il a été le troubadour de cet extraordinaire tournoi où Picasso, Matisse, Braque, Derain, Chirico s'affrontent et opposent leurs armoiries bariolées. De longue date, il a renoncé au monde et se cache à l'ombre d'une église... La jeunesse française l'aime et le tutoie, le respecte et le regarde vivre comme un exemple. En ce qui me concerne, je salue sa noblesse, sa sagesse, sa grâce inimitable, son prestige secret, sa "musique de chambre" pour emprunter une parole de Nietzche. Ajouterai-je que Max Jacob est catholique depuis vingt ans. Les soussignés se permettent de signaler aux autorités compétentes le cas très spécial de Max Jacob. Il n'a guère de contact avec le monde que par l'amitié innombrable de jeunes poètes et de grandes figures des lettres françaises. Son âge et son attitude, si noble et si digne, nous obligent par le cœur et par l'esprit de tenter cette suprême démarche afin de le rendre libre.

On ignore si cette pétition a réellement  été remise aux autorité allemandes. De même, il ne semble pas que les allemands aient jamais signé d'ordre de libération, mais aient seulement fait courir le bruit d'une prochaine libération une fois que Jacob était déjà mort. 

 

Si certains reprochent aujourd'hui encore le retard à intervenir des derniers amis de Max Jacob, ce n'était pas l'avis de Je suis partout qui ne rata pas l'occasion de cracher sa haine :  « Max Jacob est mort, juif par sa race, breton par sa naissance, romain par sa religion, sodomite par ses moeurs, le personnage réalisait la plus caractéristique figure de Parisien qu’on puisse imaginer, de ce Paris de la pourriture et de la décadence dont le plus affiché de ses disciples Jean Cocteau demeure l'échantillon également symbolique. Car hélas, après Jacob, on ne tire pas l'échelle! »

 

Cocteau n'apprend sa mort dix jours après son décès le 14 mars 1944:


« Je ne connaissais rien de plus beau que les yeux de Max Jacob. Il est presque normal que le monde se fasse poème en sortant d’une main après avoir traversé des yeux pareils. Un ange peut attaquer notre ami, une échelle céleste accaparer sa vue, qu’il veille ou qu’il dorme, qu’il parle ou qu’il se taise, qu’il écrive ou qu’il peigne, toujours le poème superbe coulera de sa main avec la volubilité folle des arabesques du miel qui tombent du ciel. »

 

En octobre, Cocteau écrit dans son Journal "je me suis offert à la Gestapo pour qu'on m'y emprisonne à sa place" (à Drancy)  (p. 569). Et encore en 1951:  "j’ai sa dernière lettre. Il me l’avait écrite du train qui l’emmenait à Drancy et confiée à un garde-mobile. Un collaborateur craintif et qui voulait se pré-blanchir l’a sauvé mais trop tard, il était mort."

 

Il notera plus tard concernant le Salut à Breker:

J’ai fait cet article dans Comœdia par reconnaissance et parce que j’ai trouvé élégant de louer un ennemi comme un ami. Je m’en excuse. Paul Eluard m’a prouvé que j’avais tort et que cette élégance d’âme était inélégante par rapport à Kafka et autres écrivains que j’admire et que l’Allemagne poursuivait de sa haine. J’ai compris ma faute le jour de la mort de Max Jacob.(« Si j’avais à me défendre, voici quels seraient les termes de ma défense », ms autographe, sd, dans Catalogue de vente Thierry Bodin, Paris : Thierry Bodin, mai 2007, p. 13.)

* * *

On aura du mal à reprocher à Cocteau d'avoir tardé à intervenir pour Jean Desbordes. Arrêté le 4 juillet place de la Madeleine, il est assassiné sous la torture la nuit suivante par la milice de la rue de la Pompe, alors que sa soeur a à peine eut le temps de solliciter l'intervention de Cocteau.

la photo de "Duroc" prise rue de la Pompe

 

Dans l'Anthologie des écrivains morts à la guerre, Cocteau écrit:

Sa dernière oeuvre est un chef-d'oeuvre, victime de l'ogre parisien qui ne sait que "tordre et avaler", et qui pareil au minotaure exige chaque année sa ration de jeunes gens et de jeunes filles. Il les recrute habituellement dans le domaine de la chanson.

Les Tragédiens (tel est le titre), cette histoire de l'intensité bourgeoise en province, écrite avec une fougue fraîche et sombre, glissa entre deux eaux troubles, et, comme on ne pouvait admettre que deux prodiges ne tombassent de quelque ciel, on exécuta, par le silence, un livre orné de toutes les grâces.

Pendant la guerre de 40, Jean Desbordes, dans sa hâte de servir contre l'envahisseur, accepta la première offre d'un groupe de résistance polonaise.

Arrêté place de la Madeleine, la dernière année de l'occupation, il fut chambré rue de la Pompe, et nous sûmes par un docteur évadé d'un convoi vers Buchenwald, qu'il était mort dans les supplices.

Cet enfant, qu'un cheval tombé dans la rue faisait tourber de l'oeil, refusa d'ouvrir la bouche et de nommer ses camarades. Son héroïsme subit le même sort étrange que son oeuvre.

Puisse l'avenir me donner raison, et remettre Jean Desbordes à sa place, une des plus hautes.

 

Cocteau, projet de couverture pour J'Adore

Arno Breker

 

Breker, de tendance avant-gardiste voire cubiste dans les années 20 a rencontré Cocteau en 1925 au Boeuf sur le toit en compagnie des fils de Renoir. Il n'ont jamais partagé d'atelier, mais Cocteau, comme Brancusi, Fujita ou Man Ray a fréquenté l'appartement qu'il partageait avec Calder. C'est dans le cercle des amis de Cocteau que Breker aurait rencontré le jeune rom qui l’obsédera durablement, au point que le portrait de 1927 deviendra une caricature retravaillée jusqu'en 1939. Personne ne s'est posé la question de l'identité de cet inconnu... tout juste apprend-on que le sculpteur et le peintre auraient tenté de l'imposer, sans succès au cinéma. Il est tentant de reconnaître dans ce visage une des incarnations de Dargelos, celui du Sang d'un poète par exemple, rôle non crédité, qu'on dit être un machiniste recruté à la dernière minute.

 

Cocteau était proche de la culture allemande, sa nurse lui récitait Erlkönig, lui-même avait publié des poèmes en allemand, dédiés à Kurt Weill (chassé d'Allemagne puis de France) qui en mis certains en musique.

 

Le 23 mai 1942, Cocteau publia dans Comoedia le Salut à Breker, évidemment mal venu, mais qui fait figure de pied-de-nez à l'extrême-droite collaborationniste qui le vilipende. C'est par ricochet le début d'une incompréhension entre Cocteau et Mauriac qui ne fera que s'envenimer.

De quelque côté qu'on cherche à le retourner, Cocteau glisse, il est l'ami de l'ennemi, attitude dangereuse mais qui le portera à réclamer la grâce de Brasillach et même de Laubreau, condamné par contumace et réfugié en Espagne à la libération, alors qu'il sera lui-même blanchi par les comités d'épuration des littérateurs et du cinéma.

 

Jean Marais comme Cocteau finiront par poser pour Breker, en 1963.

            

Un exemplaire de la tête sculptée de Cocteau par Breker figure dans la chapelle de Milly, à côté de sa tombe.

Paul Morihien

Selon le biographe Bertrand Meyer-Stabley (in Les amants terribles):

"Cocteau a d'autant plus de mérite de façonner la carrière de Marais que celui-ci lui impose la présence d'un nouveau boyfriend: Paul Morihien. Ancien maître nageur et ancien secrétaire de  de Paul-Louis Weiller, il est à vingt-trois ans, un homme à femmes qui tente une carrière au cinéma. Marais le croise sur le tournage du Pavillon brûle et entame une love-story avec lui, allant jusqu'à partager son lit. Cocteau invite bientôt Morihien à venir dîner au Palais-Royal (...) Le jeune homme, vu ses fonctions précédentes, lui paraît pouvoir l'aider, il lui propose de devenir leur secrétaire à lui et à Marais. Ainsi se forme une espèce d'association, ou plutôt de gentleman's agreement, qui permet à Jean et à Jeannot de continuer à vivre dans une parfaite harmonie mais sur un autre plan que la passion initiale."

Contrairement à ce qu'en dit Jean Marais lui-même (et voila qui explique peut-être l'étrange formulation "dans le film, je rencontrai"), Marais et Paul Morihien se connaissent déjà avant le tournage du film." Pendant son service militaire, Paul Morihien est chargé de la liaison postale entre le ministère de l’Air et Villacoublay. Il prend régulièrement « en stop » Jean Marais et devient son ami."(article de Bertrand Réau sur le genèse des Clubs de Vacances en France).

En fait, Morihien est un peu plus qu'un maître-nageur :" En 1940, Dimitri Philippoff et Paul Morihien retrouvent Tony Hatot, Lionel Marcu et Mario Lewis au Racing Club de France. Ils y forment une équipe de haut niveau en water-polo et en natation (plusieurs records de France y sont battus entre 1940 et 1944)." D’origine bourgeoise, Tony Hatot, Paul Morihien et Mario Lewis, même s’ils ne « faisaient rien », ni étudier, ni travailler (selon Paul Morihien), mais se contentaient de « se laisser vivre » et de « nager », pourront réussir une forme de reclassement temporaire à travers le sport  grâce à la reconnaissance de leur statut de « grands nageurs ».

« Le Racing était le club du plus grand confort : il y avait une piscine et tout était pour nous gratuit. On nous a ouvert les portes en grand parce qu’ils savaient qui nous étions. Ils n’avaient pas d’équipe de natation. On leur a apporté une équipe de natation et de water-polo. […] On était même subventionnés légèrement, on nous payait nos déplacements, nos voyages. […] On n’a plus quitté le Racing ». (Morihien, cité par Bertrand Réau S'inventer un autre monde )

Edmund White, qui put interviewer Morihien, affirme qu'il vécut toute la période de l'occupation "dans la chambre de Jean Marais dans l'appartement du Palais- Royal. Comme Marais n'était pas souvent à Paris, qu'il fût en tournée ou sur un plateau de cinéma, Morihien tenait compagnie à Cocteau, et comme le montre son journal il l'accompagnait fréquemment lors d'expositions ou d'événements mondains. Au début il ne connaissait rien aux livres ou à la peinture, mais de par son avidité d'apprendre, il se forma petit à petit une culture complète acquise de ses contacts quotidiens avec Cocteau." En somme Cocteau répétait avec lui ce qu'il avait appris à Jean Marais.

Et Bertrand Réau d'ajouter: "Son service terminé, Paul Morihien se lance dans l’achat et la vente de « livres rares ». Il n’a pas fait d’études, mais il connaît « le circuit ». Il gagne sa vie ainsi lorsque Jean Marais lui propose d’être secrétaire personnel de Jean Cocteau . C’est un service qu’il demande à Paul Morihien car il doit partir un an pour un tournage en Italie et il ne veut pas que Jean Cocteau « retombe » dans l’opium. Il confie à son ami Paul Morihien la charge de s’occuper des tâches administratives de Jean Cocteau et de « prendre soin » de lui."  On trouve dans les lettres d'Italie de Jean Marais la confirmation de ces dispositions. Il s'inquiète régulièrement de savoir: "Paul est-il à la maison?" Au dos de plusieurs de ses lettres à Cocteau, Marais ajoute fréquemment quelques lignes directement destinées à Morihien.

27 janvier 1943, à Paul “Hélas je ne serai pas là pour Antigone... Je crois que tu deviens un merveilleux collaborateur pour Jean. Bravo!..."

 23 février 1943: “ Je ne sais plus ce que tu fais, où tu es, rien de toi. La dernière lettre que j’ai eu de Jean me disait que tu étais dans le midi à la recherche de Bébé [Christian Bérard]. L’as-tu ramené? Es-tu resté?... J’ai l’impression d’avoir été absent 20 ans..."

”.

Reste une certitude: à peine l'a-t-il rencontré que Cocteau immortalise par un dessin le jeune Paul.

Quand décide-t-il de le faire servir à un projet de plus grande envergure? Il faudra attendre mars 1943...

A défaut de photographies d'époque de Paul Morihien, voici le portrait qu'en dressa Violette Leduc (celle que Beauvoir ne désigne jamais que comme "la femme laide"), invitée à Milly en juillet 1947, tandis qu'elle rédige les dernières pages de L'Affamée.

"Il est jeune. Il est froid. Il me suffoque. Je ne m'appesantis pas sur ses yeux bleus. Ils sont vides. J'ai le vertige au bord du glacier. La bouche est petite. C'est une broderie terminée. Elle a des rapports de justice avec le front. La coupe des joues est une coupe retenue. Entre la bouche et le front, c'est la mesure sublime du nez selon le canon grec. C'est le titre de noblesse. Pas trop en fer, pas trop en chair. La pointe plonge fatalement dans la gorge d'une déesse."

Hubert de Saint-Senoch

Collectionneur d'art, Hubert de Saint-Senoch faisait sans doute partie depuis longtemps du cercle de Cocteau. On trouve en effet des portraits de lui par Denyse de Bravura, fiancée de Marcel Khill, Nora Auric et Roland Caillaud (proche de Voinquel), des pièces de mobilier dessinées à son intention par Bérard, et deux portraits par Cocteau lui-même (on soupçonne qu'au moins un très beau nu au modèle non identifié puisse être également une représentation du bel Hubert).

                  

                              Cocteau                                                                                        Bravura

                                   

                                                    Caillaud                                  Nora Auric

 

Il paraît donc peu probable qu'il eût à payer pour obtenir quoique ce soit... Cette assertion révèle néanmoins que le couple cherchait peut-être des financements pour doper la carrière de Marais au cinéma, ce dont Cocteau paraît avoir fait un objectif obsessionnel, et que le poète s'accommodait très bien des éventuels amants de l'acteur, au point d'encourager ce type de relations, pourvu qu'il y trouvât lui même son compte.

En 1944, pendant le scandale d'Andromaque, alors qu'il risque l'arrestation et que le théâtre Edouard VII est occupé par la milice, Jean Marais se réfugiera chez "Hubert de Saint-Senoch qui habitait un appartement à l'Etoile où un peu plus tard un tableau de Dali fut atteint par des balles de mitrailleuse, le rendant encore plus surréaliste qu'il n'était. Drôle de cachette! D'autant plus que j'allais me baigner chaque jour au Racing Club. Je m'y rendais à bicyclette, Moulouk sur les épaules. Tout pour passer inaperçu!" (Marais Histoires de ma vie p 164)

Drôle de Ménage

Drôle de Ménage est le titre d'un conte pour enfants publié par Paul Morihien en 1948. Dans cette œuvre courte, le dessin le dispute au texte, fort simple, formant une sorte de bande dessinée à la Christophe. Sans se livrer à une psychanalyse sauvage -dans laquelle on serait tenté de considérer que les "enfants" sont les œuvres- , on peut toutefois dire que ce drôle de texte livre un écho atténué du trio que forment Marais Cocteau et Mohirien, portant peut-être la trace prophétique de la future éviction du dernier.

On se souviendra aussi que dans Le Bagne, la grande pièce inachevée à laquelle Genet travailla jusqu'à sa mort, l'action est paraphrasée, comme en matière de chœur antique, par un dialogue entre le soleil et la lune, preuve sans doute que certains enfants furent durablement marqués par ce conte dans lequel on leur proposait de prendre leurs propres crayons de couleur afin de mieux s'approprier le récit.

Tentons de reconstituer ce texte, finalement peu exploré:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques lithographies tirées du livre aquarellées par Cocteau:

 

 

 

 

 

Roger Worms (dit Roger Stéphane)

Roger Worms, né d'une famille juive du milieu des affaires a tout juste vingt ans lorsqu'il pénètre dans la loge de Marais à l'entracte des Parents Terribles. L'admirateur témoigne maladroitement de son admiration, et Jean Marais, ému, l'invite à dîner avec lui après le spectacle, en présence de Cocteau. Ce jeune homme en mal d'écriture, déjà familier de Gide, deviendra un célèbre journaliste sous son pseudonyme de résistant, Roger Stéphane. Bien que ses biographes n'y voient qu'une expression du regret ou d'un fantasme déçu, Roger Stéphane se plaira à répéter que Jean Marais fut son premier amant. De nombreux témoins peuvent certifier qu'on les vit ensemble presque quotidiennement au Colisée jusqu'à la déclaration de guerre.

 

Avec Cocteau, Roger Stéphane fait l'apprentissage de la liberté, et avant tout de la liberté sexuelle, ce qui le distrait de l'ambiance familiale "convenue" pour ne pas dire guindée. En 1984 (dix ans avant son suicide), il désignera encore Cocteau comme le "premier de ses maîtres". Lienhardt Philipponnat,  l'un de ses biographes cite cette phrase que Stéphane place dans la bouche du "maître" :

"Tu comprends, un poète est courageux. Gide n'est qu'un faux courageux. Il dit qu'il est pédéraste; il avoue un petit Arabe, mais pas un ouvrier deux mètres. Or, aimer les hommes, ce n'est pas aimer le côté frêle, féminin de l'homme."

 

La relation avec Worms n'a pourtant pas des mieux commencé. Dans son enthousiasme de bon élève et avec l'inconscience de l'amoureux transi, Worms a offert à Cocteau une pièce en deux actes de sa composition (que Martin du Gard jugera plutôt réussie lorsque Stéphane la lui présentera en 1940) , qui s'avère être un pastiche des Parents terribles et dont le scénario met en jeu un peintre dont le modèle favori tombe amoureux d'un jeune étudiant. "Cocteau se roula vraiment par terre de rage"... mais la brouille se dissipe, et les deux parties se rabibochent quand Worms est engagé à Paris-Soir. Il se souviendra plus tard avoir vécu la drôle de guerre dans "une allégresse incomparable":

"Je suis complètement intoxiqué par Cocteau. Non que j'éprouve à son égard une particulière affection. Mais s'il disparaissait, il me manquerait comme un aliment, comme un stupéfiant (il prend de l'opium, je prends du Cocteau). Cocteau meuble ma vie. J'ai l'impression quand je reste deux ou trois jours sans le voir que ma vie tourne à vide. Cocteau absorbe l'individu. C'est sa manière d'influencer. Quelles que soient les circonstances actuelles de son influence sur moi, je pense qu'en fin de compte je me serai "élargi" à son contact. C'est Cocteau qui aura tué chez moi l'enfant".

 

Dans la "cave minuscule" le "tunnel bizarre" de la rue de Montpensier, Roger Stéphane habite la chambre destinée à Jean Marais. Il ne se donne pas la peine de faire taire les bruits qui courent : "Parfois, dans sa chambre, je me surprends m'affirmant: "Cocteau m'aime, Cocteau m'aime", ayant peine à y croire". Cocteau en retour profite de ses services. Surveillé par la police (et ne devant qu'à Kessel de ne pas se trouver sous les verrous par suite de la saisie chez lui de trois grammes d'opium), il demande un matin à Stéphane:

"-Veux-tu me rendre le service de ma vie? J'ai commandé de l'opium à un fournisseur, mais ça m'ennuie d'aller le chercher moi-même.

- Moi, je suis parfaitement inconnu, je vais y aller.

- Prend-moi un kilo. Voilà 5000 francs"

Roger Stéphane se fera refiler pour moitié du savon noir... mais la mission était accomplie.

 Dédicace autographe à Stéphane du Livre Blanc

 

C'est peut-être à l'influence en retour de Roger Stéphane qu'on doit l'engagement de Cocteau contre le racisme et l'antisémitisme : on accuse souvent Cocteau d'avoir eu une attitude ambiguë pendant l'occupation à cause de son Salut à Breker et de ses amitiés avec Ernst Jünger et Otto Abetz . C'est oublier un peu facilement qu'un mois avant la défaite en mai 1940, après la promulgation des premières lois raciales, il signa la pétition de la Ligue contre l'antisémitisme et  un article éloquent dans son organe Le droit de vivre. Immédiatement les représentants littéraires de l'extrême-droite organisèrent une campagne contre lui.

 "Cocteau décadent? c'est une chose. Cocteau licaïste [néologisme célinien, entendre "dans la ligue"]? liquidé!" (Céline dans Je suis partout). Brasillach, Rebatet, et le critique Alain Laubreaux ne manqueront pas d'en faire un symbole de la décadence, un "amant enjuivé des nègres" rappelant son histoire avec la "pédale noire" Al Brown.

 

Roger Stéphane, par amour de Jean Sussel, jeune résistant de son âge, finira par se tailler un costume de héros. On dit que c'est encore sur l'insistance de Cocteau qu'il entrera revolver à la main pour libérer l'Hôtel de Ville (son porte-voix, car il était aphone ce jour-là, étant un jeune inconnu nommé Gérard Philipe).